Martyrs (Pascal Laugier)
Par Sylvain PERRET • 15 juil 2008 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurIl y a deux semaines a eu lieu la projection de Martyrs, LE film de Pascal Laugier dont tout le monde parle actuellement.
Ayant assisté à cette séance, je n’ai cependant pas voulu faire de critique du film et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, et honnêtement, malgré le fait que j’ai apprécié sincèrement le film (ou plutôt viscéralement), je ne me sentais pas d’en analyser au risque de le destructurer et de faire de cette expérience quelque chose de “mathématique”. Car en effet qu’on aime ou pas le film, il ne peut que se vivre. En révéler les enjeux, la narration, c’est le tuer.
De plus, sachant que le film sort le 3 septembre, il me semblait ridicule de faire une course à la primauté, créer une exclu futile comme le font certains sites, blogs et revues mais plutôt attendre la rentrée pour en parler non seulement avec le recul mais aussi en pouvant parler de l’oeuvre au plus grand nombre (et non pas aux quelques acharnés qui l’ont vu). Enfin, le débat prenait beaucoup d’ampleur, dépassant et étouffant le film lui-même, tout le monde en parlait mais parfois pour de mauvaises raisons…
La polémique sur le ciné de genre en France, sur la transgression, sur l’interdiction aux moins de 18 ans, sur le ministre de la Culture redemandant le film en appel, sur les manifs aux motivations de ses participants déviant apparemment de celle de ses organisateurs… et au milieu de cela un réalisateur qui ne cherche qu’à faire vivre son film. Pour toutes ces raisons, j’avais choisi de me taire à ce sujet, préférant laisser vivre le film avant de m’exprimer.
Et puis vinrent Mad Movies et Devildead. Le premier a fait une critique positive, mais auprès de laquelle je ne retrouve pas ce qui selon moi fait la force du film. De plus, celle-ci révèle une majeure partie de l’histoire, ce qui est pour moi une grossière erreur. L’avantage de Mad Movies est néanmoins de laisser la parole au réalisateur. Malheureusement, cette interview semble avoir été accouchée dans l’urgence, et il est parfois difficile de savoir ce que Laugier, pourtant d’habitude si clair et passionnant, cherche à dire…
Le cas Devildead est un cas unique. Il arrive parfois que certaines oeuvres séparent, fassent débat. Dans ce cas, le média choisit de faire non pas une, mais plusieurs critiques afin d’exprimer cette dichotomie. Ici, le site a publié quatre critiques, toutes négatives. Les arguments, pour peu qu’on y adhère, peuvent certes se tenir, car Martyrs est un film qui va diviser. Mais quel est l’intérêt pour le site de descendre quatre fois ce film, sans chercher à le défendre ? Mystère…
Toujours est-il que tous ces arguments, ainsi que sous les conseils de David Fakrikian, un des premiers à avoir parlé du film, je tente à mon tour de plonger dans ce marasme, afin de donner ma propre critique. Car c’est bien à quelque chose de personnelle que touche l’œuvre de Laugier, raison de cette critique-analyse rédigée à la première personne.
Martyrs est un film miroir, et ce à plusieurs niveaux. Tant en terme de narration (deux personnages, un film en deux parties distinctes, à deux espaces) que sur sa globalité. Même le film, qui non seulement met en relief ce que je qualifie (assez pompeusement, je le reconnais) de thématiques laugiennes, c’est à dire celles développées dans Saint Ange, son précédent film mal-aimé, mais en plus, Martyrs peut d’un certain point de vue se poser comme un remake, une relecture, filtré derrière un pessimiste et un désespoir. Laugier répond non seulement aux spectateurs de Saint Ange, d’une part, mais aussi à lui-même.
Mais Laugier n’est pas Haneke, il ne se “contente” pas de refaire, il redéfinit. Contrairement à son premier long-métrage, il va donc prendre le spectateur par les tripes pour ne pas le lâcher, ne voulant à aucun moment lui laisser ne serait-ce qu’un instant de répit. Le spectateur va en effet devoir traverser sa propre personnalité afin de la découvrir. Car là où Laugier n’est pas simplement un geek qui aime jouer avec l’hémoglobine, c’est qu’il va nous emmener vers un voyage sans retour, où en gros nous voulons voir, même si pour cela nous allons devoir passer par plusieurs expériences initiatiques insoutenables. Mais notre pouvoir voyeuriste va devoir accepter afin de découvrir. Il va alors se (nous) diriger vers une thématique ésotérique, et le film prend alors une figure très intéressante : celle du Yin et du Yan. Tout concorde, tourbillonne se complète et se répond : les deux personnages, les némésis, l’architecture des lieux, Saint Ange, Laugier,…
On a beaucoup comparé Martyrs à 2001, et quand on voit le film on comprend pourquoi. Mais à l’instar des débordements du buzz, cela risque bien de nuire au film plus qu’autre chose. La vraie référence, bien que je ne crois pas qu’elle soit consciente et bien qu’elle puisse paraître incohérente, est Blueberry, l’Expérience secrète, de Jan Kounen, ou du moins ses résonances chamanes et mystiques, d’une manière bien plus noire bien entendu, mais la finalité possède plusieurs points communs qui risquera de surprendre le spectateur. En tout cas, on ne peut pas nier que les deux oeuvres ont cette même audace, cette même sincérité qui est à souligner, qu’on aime ou non le résultat.
D’autres références ont nourri Martyrs, même si rien ne lui ressemble. Il y a d’abord Argento, dont le film est dédié. Il est certain que la mère de Suspiria a inspiré un personnage… Mais il faut aussi citer L’Au-Delà de Fulci, et tout le travail de l’auteur transalpin sur le regard et la vue dans son oeuvre. Nous avons aussi Hitchcock avec une séquence rappelant le découpage de la scène de la douche de Psychose, entre autres. Ses références, conscientes ou non, ne viennent pas prendre le poids sur le discours du réalisateur. Ce sont de petites touches éparses, petits clins d’oeils discrets aux cinéphiles qui ne font qu’enrichir l’oeuvre sans la plomber, ce qui est parfois le cas, surtout chez des réalisateurs à la courte carrière. De plus cela aurait pu briser la puissance évocatrice d’un tel film.
Bien sûr le film aussi réfléchi soit-il, n’est pas exempt de quelques défauts. Tout d’abord, Laugier nous livre un peu avant la moitié du film un twist qui n’a rien de surprenant. A tel point qu’on se demande si le réalisateur a conscience de ça. La présence de la musique qui appuie cette “révélation” est donc un peu dommage à mon avis. Il y a ensuite la partie de l’enfance des personnages (soit les cinq premières minutes du film) qui risque de décontenancer par le jeu d’acteurs d’une des deux filles. Rassurez-vous, par la suite Laugier arrive à diriger ses deux actrices avec précision (ce qui n’était pas toujours le cas de Saint Ange…). Un autre défaut revenant dans plusieurs critiques ici et là est son “absence de scénario”, ce qui, à mieux s’y pencher, est en réalité très travaillé. On pourrait repprocher cela à certains livres de James Ellroy, mais c’est bien évidemment la force de l’oeuvre de masquer son architecture narrative alors que chaque page, chaque plan est nécessaire, épuré pour ne garder que l’essentiel de l’histoire. Racontez à quelqu’un l’histoire de Massacre à la tronçonneuse, pour voir…
Enfin, la finalité de l’oeuvre (même si j’y adhère) laissera plus d’une personne sur le banc de touche, à l’instar du film de Kounen. Il y a un autre point à souligner. Le film, d’une violence certes justifiée et maîtrisée, et même si elle n’est pas à mon avis gratuite, va créer un flou chez le spectateur. Il est très important de bien comprendre que Martyrs n’est pas un film gore. Il est trash, jusqu’au boutiste, mais il n’a rien d’exagéré ou de grand guignol comme un Saw ou un Hostel. N’allez pas voir se film pour le regarder de haut, avec des pop corns et des potes, parce que ce n’est pas un film pour rire. Qu’on soit clair, Martyrs est un shot de whisky, fort, brûlant et enhivrant. Mais il se peut qu’à la fin de la séance le tout soit un peu fort. Parce que ce n’est pas une œuvre intellectuelle, mais une œuvre intelligente. Le spectateur doit bien faire attention à ne pas s’y tromper, et il doit s’attendre à ce qu’il va voir, qu’il ait 16 ans, 18 ans ou plus… Martyrs va de toute façon refaire parler de lui lors de sa sortie.
Choquant, brutal, nihiliste, il va diviser. On a le droit de ne pas aimer, ou même de haïr ce film, car c’est bien ce qui va se passer. Mais sachez bien que laisser passer cette oeuvre et laisser en parler les autres serait un peu dommage. A vous de juger… le 3 septembre en salles !
PS : Afin de ne pas révéler le moindre élément narratif du film, j’ai laissé certains points de mon analyse volontairement ouverts . J’espère que ceux-ci seront évidents aux spectateurs et qu’ils donneront néanmoins envi aux autres d’aller en salles à la rentrée pour cette expérience viscérale sans équivalent.




[...] final plus ou moins l’effet d’un pétard mouillé : A l’intérieur, Frontières, Martyrs, Calvaire et le futur film de Yannick Dahan La Horde, tous affichent un point commun : la volonté [...]
“Car en effet qu’on aime ou pas le film, il ne peut que se vivre.”
Tout est dit. “Martyrs” est un film qui se vit, dans sa chair, dans ses tripes. A part “Massacre à la Tronçonneuse 1974″, aucun autre film ne m’a procuré de tel sensation “physique” et “psychologique”. Expérience visuelle, sensorielle, il n’y a aucun mot pour décrire l’expérience Martyrs. Une claque dans la gueule qui vous poursuit bien au delà de la vision du film…
Steph