Pourquoi je hais Hunter S. Thompson
Par Sylvain PERRET • 19 sept 2008 • Categorie: Livres et bédés • Contacter l'auteurA l’origine, il y a Las Vegas Parano (LVP) : regardé une première fois par curiosité, une seconde par amusement, une troisième en soirée… Sans réellement comprendre de quoi il retourne. Un bon trip en somme, de l’amusement sans réflexion. Mais le film se révèle plus compliqué qu’au premier abord. Superficiellement tarabiscôté, poétique & écoeurant : mais la question se pose finalement : que cherchait-il au juste ?
Petit à petit apparaît en filigrane l’essence du bouquin : le rêve américain et ses perversions. Et c’est là que ça se corse. Une autre adaptation, plus éloignée du bouquin, mais plus « autobiographique » (Where the buffalos roam, film avec Bill Murray), mérite d’être visionnée. Derrière les mimiques et autre costumes barges de R. Duke se cachent un autre personnage. Celui de son avocat, latinos flippant et marginal diplômé, qui essaye de défendre devant les cours quelques poignées de « jeunes » inculpés pour consommation de drogue. Le tout dans les années 60 : combat perdu d’avance.
Le film donne finalement envie de creuser le sujet. Donc achat d’un poche nouvellement réédité compilant les correspondances de H.S. Thompson. L’homme était semble-t-il un maniaque qui copiait toutes ses lettres sur papier carbone et les archivaient. Lecture assez déconcertante : Thompson n’était pas un drogué psychédélique ou un journaliste marginal. Pas QUE ça, en tout cas. Ses correspondances révèlent deux choses :
- Thompson avait un talent naturel et il le savait,
- Thompson avait une vision marginale mais réaliste du monde et était près à se battre.
Les premières lettres montrent clairement que dès le départ, le style était là. Pas mûrement réfléchit, pas analysé, pensé et ciblé : juste une façon bien particulière d’aller droit au but et d’attaquer là ou ça fait mal. Si le génie semble évident, il y un côté rassurant : Thompson était un bosseur. Son écriture évolue au fil des pages, tant sur la forme que sur le fond. Finalement, rien de si facile dans le génie ; du moins c’est ce qui transparait en voyant l’évolution de sa correspondance.
Sur le Fond, il n’y va pas avec des gants : quelque soit le destinataire de ses missives, il ne pardonne pas. Sûr de sa valeur alors qu’il n’est personne, à même pas 20 ans. Inconscient peut être aussi : mission journalistique en Amérique du sud pendant plusieurs mois, sans aucunes précautions (seul, pas d’argent, pas de garantie de retour…), lettres d’insultes aux rédacteurs en chefs, vol, endettement, fuite. Tout ça ne l’empêchant pas de s’en sortir haut la main sur des sujets et des situations plus que délicates. Et il dénonce : pauvreté, corruption, immobilisme, abandon… Des banalités en fait. Des banalités que nous voyons tellement qu’il semble presque incongru d’en parler : oui, on sait, ça existe : et alors ?
Hunter ne voyait apparemment pas les choses comme ça, et il s’employait dénoncer le rêve Américain, cette affirmation forcenée que les meilleurs peuvent s’en sortir, qu’il suffit de se battre. Ce qui n’est pas propre au rêve Américain : l’idée générale par chez nous est que les BON y arrivent. Point de vue inepte au final : un indien de caste sociale « inférieure » qui travaille 15h par jour me semble meilleur que pas mal d’entre nous, mais il ne s’en sortira jamais… Reste la religion : si tout ça ne va pas ici et maintenant, on peut toujours se résigner en priant pour que ça ailles mieux plus tard.
Cette vision pragmatique de notre réalité fait de Thompson non seulement un visionnaire, mais un modèle. Et c’est là que la chose commence à poser problème. Son intérêt est sa marginalité, son approche radicalement différente. Lui a su trouver sa propre voie : pire, il la connaissait depuis le début. Outre cet excellent livre de ses correspondances, on peu acheter parmi tant d’autres un beau livre de photos sur sa vie, un autre présentant le travail de son collègue dessinateur Ralph Steadman, et une nouvelle de Thompson illustrée par ce dernier. De beaux livres qu’on peut lire en se disant : cet homme avait des principes, il se battait contre le mercantilisme, le capitalisme forcené, l’intelligencia littéraire… Vous commencez à voir le problème ?
Voilà pourquoi je hais Thompson : il était bon, trop bon, et à cause de ça, il est devenu un exemple et un objet commercial : tout ce qu’il dénonçait. Un peu comme Fight Club, autre œuvre anarchiste adulée par les mâles de la génération X …et vendue en double DVD collector dans tous les bons supermarchés.
Reste cet ultime acte posthume de provocation de Thompson (suicide par arme à feu à 67 ans) : faire construire un poing géant (plus haut que la statue de la liberté !) pour pulvériser ses cendres. Financé pour quelques millions de dollars par son ami Johnny Depp…
Vous avez dit rock’n roll ?
Damien Charabdzé

