Le Cinéma de Tonton vol 1 : Mauvais goût à la Française
Par Sylvain PERRET • 18 mar 2009 • Categorie: Dossiers, Focus • Contacter l'auteurLe cinéma français a souvent été de manière réductrice divisé en deux catégories : d’un côté le cinéma d’Art, sous l’égide de la Nouvelle Vague d’une part, et de l’autre le cinéma d’exploitation appelé Cinéma de Papa. Bien évidemment cette guerre de chapelle a longtemps fait rage, mais une poignée d’icônoclastes ont réussi à mélanger les deux, c’est-à-dire œuvre populaire et intelligente, à l’instar de la Métamorphose des Cloportes par exemple.
Mais là où le Cinéma de Papa commence à être remis en lumière, il serait bon de créer une troisième catégorie : le Cinéma de Tonton, ces films un peu plus anarchistes, prenant des partis formels tout en gardant en tête le genre qu’ils investissent et une star en tête d’affiche. Il existe des vraies réussites qui sont le résultat d’artisans solides, voire même d’auteurs.
Commençons par une petite sélection de films plus ou moins bons jouant ouvertement sur le terrain de la vulgarité, pour accoucher de bandes déviantes et gonzos.
- JOEL SERIA : VOYAGE AU BOUT DE LA BRETAGNE
Commençons par celui qui a réussi l’exploit d’arriver à traduire l’ambiance des romans de Céline. Il est impossible de ne pas penser à l’auteur de Voyage au Bout de la Nuit lorsqu’on regarde Les Galettes de Pont Aven. Bien évidemment, ce n’est pas une adaptation littérale, car cela est clairement infaisable. Godard, Audiard et bien d’autres s’y sont cassés les dents, sacralisant le fait que porter à l’écran les aventures de Ferdinand Bardamu est et sera pendant longtemps encore une barrière ultime tant le produit brut est dense, complexe et inadaptable quel que soit l’approche du roman que l’on décide d’aborder.
Pourtant les errances du vendeur de parapluie interprété par Jean-Pierre Marielle dans l’un de ses meilleurs rôles (avec celui du flic torturé des Mois de Mai sont Meurtriers) ne sont pas sans rappeler l’univers Célinien. Des personnages dévorés par une tristesse et une noirceur animale sous couvert de frustrations et de bons mots. Il faut considérer que la scène où Dominique Lavanant en prostituée bretonne fait le trottoir coiffée de sa bigoudène comme une des rares réussites du septième art à avoir donné vie, ne serait-ce que 5 minutes, à la diégèse du plus grand roman de tous les temps.
Bien évidemment, il ne faut pas résumer le film à un hommage, certes réussi. Car là où Joel Séria est un auteur, c’est qu’il a su donner vie à ses obsessions et à un monde qui est propre à ses films : sa Bretagne natale, une formidable envie de liberté, et une obsession du sexe et des formes féminines. Des thématiques post soixantehuitardes mais qui ont su rester intemporelles et qui ont fait des Galettes un film culte, grâce à des dialogues et une direction d’acteur exemplaires. La suite a été publiée en roman (Retour à Pont Aven) par l’auteur, qui souhaitons-le, arrivera à adapter la suite des aventures du vendeur de parapluie. Mais trouver un producteur malin (les remakes et suites sur pellicule sont dans l’ère du temps, et le film original est culte) semble aujourd’hui de plus en plus difficile…
Difficile fut aussi l’accueil et les critiques de Marie Poupée, le film suivant de Joel Séria. C’est vrai que sur le papier déjà, cette histoire de fétichisme et de frustration ne possède aucun équivalent et va très loin. La conclusion est d’une noirceur rarement atteinte et les sous entendus sur la pédophilie de André Dussolier achèvent les quelques spectateurs à s’être déplacés en salle au moment de la sortie du film. Très déconcertant tant le public voulait plutôt une suite des Galettes, ses bons mots et sa bonne humeur gauloise.
Profondément touché par cet échec commercial (mais une réussite admirable et indéniable au point de vue artistique, comme le furent toute la filmo du réalisateur trop rare aujourd’hui), Séria reviendra donc aux bons mots et aux personnages hauts en couleur avec Con comme la Lune. Il reprend donc la recette des Galettes, puisqu’on lui demande. Marielle et Lavanant sont de retour en Bretagne, mais cette fois-ci, Séria fera de son personnage principal un être détestable, dont on va se moquer tout au long du film. Le mauvais goût atteint son paroxysme à travers cet anti-héros feignant, misogyne, raciste, bête, mais qui possède toutefois sous ses allures de beauf une simplicité d’esprit pour cet homme qui n’aspire qu’à une seule chose : retrouver son âme d’enfant, une nouvelle jeunesse.
D’ailleurs tout le film est parsemé de symboles et séquences montrant cette recherche : le jouet du générique, Marielle se regardant dans son miroir ou encore quand il essaye de retourner sur les lieux de son enfance et rappelle ses souvenirs de jeunesse à son ancien camarade de régiment.
Toutefois, Séria rend difficile l’identification du spectateur à ce personnage naïf, ce qui est la grande différence entre Con comme la Lune et les Galettes. Là où on suivait la quête du vendeur de parapluie et qui devenait la nôtre, on se moque méchamment des aventures de ce réparateur de machine à laver errant dans la vie sans véritable but. Cette fois, Marielle, ce n’est plus nous, mais notre voisin.
La vulgarité de ces deux films de Joel Séria, et c’est un autre de ses talents, arrivent à devenir poétiques. Car aligner les bons mots et des plans de nudités est au final chose simple. Rendre le tout cohérent et sans aucune gratuité ou provocation est chose rare…
- REISER AU CINÉMA
Reiser est aussi un auteur qu’on imagine mal sur grand écran. Le rythme découpé de ses histoires outrancières peuvent-elles tenir sur la longueur ? Pourtant, deux de ses plus grandes bandes dessinées vont se retrouver adaptés : Gros Dégueulasse et Vive les Femmes.
Gardant ouvertement le sentiment d’accumulation de sketchs plutôt que véritable produit cinématographique, les réalisateurs vont reproduire à la lettre l’univers du dessinateur sans pour autant chercher à enrichir le récit. Jouant donc sur les acquis des bédés, les deux films deviennent une ficelle dont on enfile les perles afin d’arriver à une heure trente de photocopie du matériau original.
Pourtant, il est assez plaisant de suivre ces petites histoires toujours portés d’un humour graveleux et bien gaulois, et il faut voir les deux films comme des plaisirs coupables.
Toutefois, une tristesse prend le pas sur la fin de Gros Dégueulasse, personnage interprété par Maurice Risch et mis de côté par la société. Il commence le film en déclarant que « Les gens heureux le font chier » et le conclut après un monologue sur son inutilité de vivre à coup de comparaison à base de cassoulet.
Réalisés avec les pieds, aux castings nanardesques, outranciers et grossiers, dans leur fond comme dans leur forme, ces deux films se regardent avec un plaisir coupable. Car il faut bien admettre que même si la comédie française est plus que jamais vulgaire aujourd’hui dans sa forme sans même s’en rendre compte, il ne s’aventure plus dans des situations aussi extrêmes au risque de devoir affronter les foudres d’un public trop bien pensant et aseptisé.
A voir donc comme vestiges d’un temps où « c’était mieux avant » même si il est certain que ce sera mieux demain…
- LE BONHEUR A ENCORE FRAPPÉ
Voilà encore un film inimaginable aujourd’hui, et qui montre le fossé qui s’est créé en quelques 20 ans. Le Bonheur a encore frappé est typiquement le film culte malheureusement invisible, qui malgré des défauts multiples, va très loin dans l’humour noir et le jusqu’au-boutisme. Le film démarre sur une handicapée de 12 ans environ en minerve, chargée de nombreuses valises et se faisant crier dessus par sa mère adoptive parce qu’elle n’est pas assez rapide. Rentrée de vacances donc, et retrouvaille de la grand mère alcoolique ayant passée un mois en chaise roulante toute seule dans la maison, le sol recouvert de canettes de bières. Quand elle dit qu’elle a eu un peu froid, on lui rétorque qu’elle n’avait qu’à se servir du tapis. Le mari va avant tout bichonner son bébé, une 404 avec moumoute sur le volant.
Tout le film est sur ce rythme, extrême et jubilatoire, car suivre cette famille frappadingue est un véritable bonheur. Le réalisateur et scénariste Jean Luc Trotignon fonce volontairement dans les tabous de la bienséance pour notre plus grand plaisir. Certes le rythme est une fois de plus décousu, mais la narration n’avance que pour nous montrer ces séquences improbables.
D’ailleurs l’univers évolue vers la fin vers une ambiance qui n’est pas sans rappeler les films des ZAZ, avec des gags hallucinants et grotesques. Le ton est encore une fois au bon mot et toute cette famille débite des phrases aux constructions incohérentes et délirantes. Jean Luc Bideau, Michèle Brousse et tous les personnages de ce petit film s’y donnent à cœur joie, et la bonne humeur qu’il y a apparemment eu sur le tournage est palpable et contamine le spectateur. Voilà typiquement le film dont on n’hésitera pas à ressortir quelques répliques en fin de soirée arrosée…
Cette rareté sera diffusée le mois prochain à l’Etrange festival de Lyon (1Kult essayera d’aller y faire un tour), et il est vivement conseillé d’aller voir ce film bien loin des standards actuels. Un petit chef d’œuvre du mauvais goût.









Ah ben finalement tu lui as mis la main dessus à ce petit chef d’oeuvre qu’est le Bonheur a encore frappé, et je vois que l’intro t’as autant marquée que moi …

Je pensais bien que ce serait ton genre de film, content que ça t’ai plu (et surtout que tu aies réussi à le trouver
Hein ? Un bon petit film familial comme on n’en fait plus.
Au fait tu l’as trouvé comment, me dis pas qu’il est sortit en dvd quand même ?
Oui, j’ai beau faire le mariolle avec mon vidéoproj et mes Bluray, il n’en demeure pas moins qu’il reste énormément de films inédits, tout support confondu ! M’enfin comme je dis souvent, si il existait en VOD ou en DVD je l’aurais acheté…
[...] Mauvais gènes, avec Le bonheur a encore frappé de Jean-Luc Trotignon, Leolo de Jean-Claude Lauzon et Le marché sexuel des filles de Noburu [...]
[...] faisons nous-même partis. En effet, Marie Poupée, ovni français mis en scène par le père des Galettes de Pont Aven, … Comme la Lune et Mais Ne Nous Délivrez pas du mal va enfin connaître les joies d’une édition [...]
[...] Dommage, car il aurait vraiment été intéressant d’ajouter une bande annonce afin de voir comment a été vendu ce film qui suit les Galettes de Pont Aven, il faut le rappeler. Pour information, retrouvez quelques informations sur ce film dans le dossier consacré au cinéma français. [...]
[...] http://films.psychovision.net/critique/mais-ne-nous-delivrez-pas-du-mal-422.php http://www.1kult.com/2009/03/18/le-cinema-de-tonton-vol-1-mauvais-gout-a-la-francaise/ http://www.youtube.com/watch?v=NALx9XQX4E8 (trailer japonais, ils aiment bien ce genre de délires [...]