Robert Aldrich, la trilogie de l’audiovisuel

Par Sylvain PERRET • 9 juin 2009 • Categorie: Dossiers, FocusContacter l'auteur

A l’occasion de la sortie du Grand Couteau en DVD chez Carlotta, revenons sur une trilogie dont ce film constitue le premier volet.

Dans la carrière d’Aldrich, trois œuvres traitent avec virulence du même thème : Le Grand Couteau, Le Démon des Femmes, Faut-il tuer Sister George ?, triptyque sur le monde du cinéma et de la télévision. On cite souvent Qu’est-il arrivé à Baby Jane à la place de Sister George dans une trilogie cinématographique. Toutefois, il nous paraît plus pertinent de rapprocher les trois films précités qui traitent directement du monde du cinéma et de la télévision, (donc de la mise en scène) là où Baby Jane ne fait que l’évoquer. Le réalisateur nous livre, non seulement un pamphlet  contre l’univers du spectacle, mais aussi trois des plus grandes fresques de méta-cinéma, trois films complémentaires et schizophrènes, en miroir.
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Le Grand Couteau est l’exemple le plus connu. Théâtralité à l’outrance dans ce film sans concession sur Hollywood. Un acteur à succès tente de récupérer son intégrité et son âme face à un univers dominé par un producteur véreux. Les figures sont toutes symboliques, et pour cela Aldrich habille ses personnages : Stanley Hoff, le producteur, avec ses lunettes noires, son allure morbide et inquiétante, accompagné de son homme de main, fait plus penser à un maffieux et évoque Faust. Mais la faune de ces personnages désenchantés comptent également une journaliste à la recherche de ragots, une maître chanteuse alcoolique éprise de l’acteur, etc…  Dans ce film ainsi que les autres opus de cette trilogie, le metteur en scène et le producteur sont toujours des incarnations du mal, du diable, et bien évidemment des manipulateurs. Jack Palance, dans ce rôle à contre emploi, essaye de survivre dans ce monde de requins où l’escalade de rangs sociaux entraîne une perte de l’âme et de la liberté. Le pouvoir et la hiérarchie ont d’ailleurs toujours été des thèmes chers à Robert Aldrich.

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Certes parfois un peu trop forcés ces traits fonctionnent même si l’on frôle  la caricature, Aldrich ne faisant pas dans la concession dans le fond, mais aussi dans la forme. En effet, la mise en scène “étouffante” de Robert Aldrich, d’une rare âpreté, réussit à la fois à s’effacer tout en emprisonnant ses personnages dans des cadres étroits, et où le monde extérieur n’est que peu montré, s’il n’est pas simplement évoqué. Mais que l’on ne s’y trompe pas : Aldrich ne se limite pas à une simple captation, car chaque mouvement est montré et rythmé par un montage savant et une direction d’acteur originale et intelligente, sans être trop voyante. Car chez Aldrich, la mise en scène n’accentue pas artificiellement le propos par des effets grossiers (musique, gros plans, lumière, etc), et paradoxalement, c’est cette pudeur de la technique face au discours qui l’intensifie en le rendant du coup plus vrai, plus dur, plus fort.

Les ultimes minutes de ce film en sont le parfait exemple, où Aldrich ne se permet même pas de monter à l’étage où se déroulent la scène et l’action. Après cet étonnement, ce hors champ nous est en parti appris par un mensonge, puis confirmé pratiquement comme anecdotique face au paraître. Mais ce n’est pas le coup le plus virulent que Aldrich portera à ce monde désincarné.

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Les rares chanceux qui ont pu voir Le Démon des Femmes ont en tête ce jeu labyrinthique et abyssale où le réalisateur se radicalise et est cette fois sans concession face au monde du Show Business. On suit la descente aux enfers d’une jeune comédienne, qui par sa ressemblance avec Lylah Clare, actrice célèbre qui s’est donnée la mort, va devoir jouer le rôle de cette dernière dans une adaptation biographique. Peu à peu, elle va se perdre dans ce jeu de double personnalité, où le personnage du réalisateur et conjoint de Lylah Clare se charge de pousser cette actrice aux confins de la folie.

Ce jeu des faux semblants marche bien évidemment sur le spectateur, qui ne sait rapidement plus où il est censé se positionner, où chaque séquence rajoute une pièce supplémentaire au puzzle de la personnalité de Lylah Clare et de la raison de sa disparition. Perfect Blue de Satoshi Kon, qui reprendra la même idée. Alors que dans Le Grand Couteau on a pu reprocher à Aldrich un certain manichéisme, ici il n’en est absolument pas question. En effet, personne n’est épargné, tout le monde tente de profiter de la pauvre actrice, devant l’écran comme derrière. Précisons que c’est Kim Novak qui interprète cette nouvelle Lylah Clare pour sa qu’on a déjà pu voir chez Hitchcock dans Vertigo. Ce choix n’est évidemment pas un hasard, tout comme la présence rapide d’un cinéma qui projette Les 12 salopards, précédent film d’Aldrich. Il faut y voir non pas de l’autocitation prétentieuse et gratuite, mais plutôt une certaine forme de déclaration au spectateur, afin de l’avertir : c’est le succès financier de ce dernier qui lui permet de faire ce Démon des Femmes, mais aussi la frustration et la soif de liberté dans cette industrie du spectacle.

De plus, il est possible d’y voir dans ce rapide plan une déclaration de l’éclectisme de son auteur, pouvant passer d’un film de guerre à grand spectacle à un drame psychologique.

D’ailleurs, à y regarder de plus près, c’est bien toute la carrière d’Aldrich qui se dédouble. Qu’est-il arrivé à baby-jane et Chut, chut, chère Charlotte se répondent clairement, comme Les 12 Salopards, Bande de Flics et Plein la Gueule, et bien évidemment ce triptique. Aldrich est un réalisateur des nuances, ce qui peut s’estomper sur le papier. Il ne refait pas le même film, mais il répond au précédent par un autre, où il développe des figures différentes. Toute son œuvre est alors une sorte de patchwork cohérent où se mélangent grand spectacle et charge sociale, films personnels et commerciaux, romantiques et rentre dedans, et ce parfois dans le même film.

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D’ailleurs si nous prenons Faut-il tuer Sister George ?, troisième film de cette trilogie, la relation homosexuelle des deux personnages prend écho dans le Grand Couteau où le personnage de l’acteur interprété par Jack Palance laisse sous-entendre une homosexualité sous-jacente. Ici, plus de sous-entendus, Aldrich rend son propos plus qu’explicite. La relation étrange entre June, actrice sur le déclin, bigotte devant la caméra, alcoolique caractériele et lunatique dans la vie privée, et “Childie”, femme-enfant jouant avec ses poupées aimant se faire dominer (au point de manger des mégots sous l’oeil lubrique de June) est d’une rare violence, tout en étant une fois de plus présenté comme une évidence, sans jamais être accentué par la caméra de Aldrich.

Il semble en effet que ce ne soit pas l’argument sexuel qui intéresse principalement le réalisateur, mais bien la psychologie de ces anges déchus, qui s’aiment en se détestant, qui se disputent avec au fond beaucoup de tristesse, qui se détruisent pour appeler à l’aide. Une fois de plus, la dualité est de rigueur dans cette histoire où une vieille actrice voit petit à petit son personnage de sitcom disparaître. La solitude des protagonistes est poisseuse et palpable à chaque instant, et une fois de plus, personne n’est épargné sous la caméra d’Aldrich qui au passage règle ses comptes avec le monde de la télévision.

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Il est d’ailleurs intéressant de voir l’évocation du système du Pan & scan, à travers plusieurs plans où on nous montre une télévision au cadrage approximatif ne montrant qu’une partie de l’image. La même critique de ce système honteux sera présente dans Le Chat à neuf queues de Dario Argento, où certaines informations disparaissaient suite au recadrage d’une photographie. Comble du comble, ces séquences seront en VHS elles aussi recadrées, rendant le propos de Aldrich encore plus fort : la télévision nous ment. La gentille vieille dame est une alcoolique dépressive vulgaire (certains passages sont vraiment violents et crus, à tel point que le film écoppa d’une sortie interdite aux moins de 18 ans dans de nombreux pays), perdue et violente. Mais elle est avant tout le fruit du monde de la télévision, manipulée par tout le monde, le réalisateur mettant en scène ce mensonge.
Aldrich a souvent dénoncé cette manipulation, psychologique ou cinématographique (L’Ultimatum des 3 mercenaires, avec son split screen, Plein la Gueule avec son match truqué, etc…) en la rapprochant de ses idées politiques, de sa passion pour les personnages perdus et populaires, rejetés par la société, marginaux et inadaptés. Bien évidemment, il dessinera des personnages de plus en plus troubles et complexes, montrant plusieurs facettes de ces anti-héros attachants. Et dans cette “Trilogie du spectacle”, dénonciation violente, il nous offre une critique virulente de cette hypocrisie de manière virulente, encore inégalée à l’heure actuelle.
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Un autre de ses projets avortés est à rapprocher des trois films, évoqué dans la biographie de Jean Pierre Piton : The Greatest Mother of ‘em all, dont il tourna 20 minutes promotionnelles rarissimes. C’est une adaptation du livre de la mère de Beverly Aardland, qui vendit littéralement sa fille à Errol Flynn. “C’est une extraordinaire histoire d’amour, surtout si l’on considère la façon sordide dont elle a commencée” confia Aldrich à la revue Positif en 1976. Il est plus que probable que Aldrich aurait livré une nouvelle critique, un nouveau volume à ce qui aurait pu constituer une tétralogie. Nous nous contenterons de ces trois incroyables films d’exception.
Le Grand Couteau est dès à présent disponible chez Carlotta films dans un master de qualité. On peut regretter le peu de bonus bien que la préface de Marc Cerisuelo soit intéressante. Qu’importe, le film se suffit à lui-même, et le disque américain est moins beau et moins bien fourni.
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Pour Le Démon des Femmes, après un échec public et critique (???) il est tout bonnement indisponible sur support DVD en France comme aux USA ou en Angleterre. Par contre, Faut-il Tuer Sister George est disponible dans ces deux derniers pays. Même si la copie américaine est recadrée (e, 1.78 au lieu de 1.85), elle possède l’avantage indéniable sur son homologue britannique de posséder des sous titres français et anglais. The Greatest Mother of ‘em all est malheureusement invisible, même si il constituerait indéniablement un bonus de grande qualité.

Enfin 4 commentaires. Et vous ? »

  1. J’en déduis que tu as plus apprécié que moi “the big knife” ;)

  2. [...] par le gros évènement : la Rétrospective intégrale Robert Aldrich. En effet, et alors que nous vous avions plusieurs fois parlé de cet auteur qui plaira aux cinéphiles classiques aussi bien qu’aux amateurs de bis. Ce cycle se [...]

  3. [...] vous en parlions il y a peu lors de notre dossier consacré au réalisateur, que nous recopions ici-même : Un autre de ses projets avortés est à rapprocher des trois films, [...]

  4. [...] coupé de près d’une heure chez nous, amis aussi des raretés comme sa maquette de son film The Greatest Mother of Them All), la Cinémathèque exhume une de ses productions et une copie de son formidable Qu’est-il [...]

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