Les Poupées du Diable (Tod Browning)
Par Sylvain PERRET • 8 juil 2009 • Categorie: Films 1Kult, Focus • Contacter l'auteurIronie du sort : avec plus de 60 courts et longs métrages, le réalisateur Tod Browning n’est connu que pour un seul de ses films : Freaks, La Monstrueuse Parade chez nous. En effet, peu de diffusions et de rétrospectives et rares sont les titres sortis chez nous en DVD. Pourtant à mieux y regarder, c’est à dire en surveillant ici et là programmes télés ou petits éditeurs il nous est possible de découvrir d’autres petites perles du maître. D’ailleurs Cinéma de Minuit a passé quelques uns de ses films il y a quelques semaines. malheureusement là encore, il n’y avait que les titres les plus connus de Browning.
Il nous est donc paru nécessaire de bien souligner que d’ici quelques semaines, quelques petites salles de cinéma proposeront sur grand écran Les Poupées du Diable, avant-dernier film du maître qui en plus de posséder tout le savoir faire du réalisateur nous révèle certaines de ses obsessions et qui plus de 70 ans après sa sortie révèle une mise en scène intelligente, percutante et rarement égalée.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les trois premiers plans du film. Après un générique, le spectateur se voit visé par une lumière aveuglante. Par un mouvement de caméra, nous découvrons un bateau sur lequel deux policiers nous font face : l’un avec une lumière, l’autre avec un fusil. Dès ce plan, nous savons que nous sommes visés, dans quel camp nous nous trouvons. Ensuite, un travelling arrière suit des chiens menaçants traquant des personnes auxquelles nous nous identifions avant même de les connaître. Nous découvrons ensuite les deux protagonistes, nous apprenons qu’ils se sont échappés de prison et que l’un d’entre eux cherche à se venger des trois hommes responsables de son incarcération.
En quelques secondes, nous comprenons les enjeux du film. C’est le propre de ce metteur en scène qui avait déjà réussi pareil exploit dans un autre de ses chefs d’oeuvres : Le Talion, West of Zanzibar où en 3 minutes une intrigue nécessitant encore aujourd’hui une bonne vingtaine de minutes nous était offerte avec une limpidité étonnante.

Pourtant, il existe bien certains films contemporains plongeant dans le vif du sujet avec autent de talent. Par exemple Une Journée en enfer de John McTiernan avait réussi au bout de quelques instants à nous présenter une telle audace formelle et scénaristique où après un générique avorté violemment, l’intrigue qui allait durer près de deux heures était livré au spectateur.
Ici, on découvre aussi l’univers de Tod Browning, à la fois grand guignolesque et sérieux, fantastique et policière, sentimental, poétique et comique, mais toujours humain. C’est un cinéaste de la schizophrénie, comme le prouve plusieurs de ses films, et ses nombreuses rencontres avec Lon Chaney, qui jouait souvent plusieurs rôles au sein d’un même film. Nous pouvons même aller plus loin en citant son Dracula auquel il répondit avec La Marque du Vampire, sorte de remake à contre pied.

Toujours attaché aux marginaux au sens large, que ce soit des monstres, des estropiés ou comme ici un bagnard cherchant à récupérer sa dignité et un savant fou ayant inventé une méthode afin de réduire des personnes vivantes, son cinéma est, nous l’avons déjà évoqué, fondamentalement humaniste. Bien évidemment Freaks vient tout de suite en tête, mais la vengeance est un de ses thèmes de prédilection, comme seule réponse à l’injustice.
A ce titre, Les Poupées du Diable se présente comme une tragédie, largement inspirée par Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Bien évidemment, l’humour et l’univers de Browning remplacent habilement le trésor par la machine à réduire les humains et l’évadé ne sera pas reconnu par son travestissement en vieille dame. Mercedes, l’ancienne femme d’Edmond Dantès est ici modifiée pour être la propre fille de Paul Lavond, ancien banquier envoyé en prison 17 ans suite à une machination avant de s’échapper afin de se venger et laver son nom.

La conclusion du film deviendra extrêmement cynique car la machination entraîne obligatoirement des conséquences inévitables. Le scénario, co-écrit par Erich Von Stroheim, aussi bon soit-il, est aussi au service d’effets visuels encore convainquants et admirables après plusieurs décennies. En effet, les séquences où les poupées vont tenter de tuer les traitres sont assez bluffantes. Mais il faut surtout, et c’est souvent le cas chez Tod Browning, souligner l’incroyable interprétation des protagonistes, notamment Lionel Barrymore (déjà présent dans La marque du Vampire, et vu dans Duel au Soleil de King Vidor). Comme souvent chez Browning on sent que les comédiens se donnent à fond avec un plaisir visible à l’image.
Cet été, en attendant une possible ressortie DVD, vous avez la possibilité de voir un grand film qui ne sera probablement pas visible longtemps, et ce de manière confidentielle en salle. Pourtant, nous ne pouvons une fois de plus que vous conseiller de voir ce film intelligent, touchant, étourdissant mais surtout plaisant et divertissant dans le sens noble du terme. L’occasion est tellement rare, il serait dommage de ne pas en profiter…

magnifiques images noir et blanc, je découvre qq chose : j’gnorais complétement que ted browing n’avait pas fait que » freaks » shame on me. Un film que j’aime beaucoup..pour des raisons aussi repoussantes que passionnantes !
bon été de cinephile !.
tst, j’ai tapé ted au lieu de tod, je mérite la crucifixion ( ou peu s’en faut ! )
Miss Hyde, merci de ton commentaire : c’est pour ce genre de découverte que je parle de films un peu moins connus que d’autres, en marge, dans l’ombre et pourtant riches en qualités selon moi… Du même auteur je ne peux que te conseiller Le Talion (West of Zanzibar en VO), tout aussi extraordinaire…
Et longue vie à ton thriller que je n’ai pas encore commandé, mais vers lequel je me tournerai certainement une fois ma pile de bouquins amaincie…
Parmi les autres Browning incontournable il y a surtout « l’inconnu » incroyable chef d’œuvre d’une violence psychologique ( et physique ) incroyable qui m’avais mis mal à l’aise comme aucun film muet n’avais réussi à le faire ( et peu de film tout court d’ailleurs ).