Primitive London (Arnold Miller)

Par Sylvain PERRET • 7 oct 2009 • Categorie: Films 1Kult, FocusContacter l'auteur

Quand on évoque le Mondo, ce sous-genre entre documentaire racoleur et fiction crue, il est bien naturel d’avoir en tête Mondo Cane comme représentant original. Cette bande déviante mise en scène en 1962 par Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi lança donc une série de plusieurs copies jouant la carte du sulfureux, du scandaleux et du transgressif qui divisent bien souvent les spectateurs scandaleux pour certains, passionnants pour d’autres. Il faut savoir que Mondo Cane fut sélectionné en compétition officielle pour la palme d’Or au festival de Cannes, ce qui permet de montrer non pas la qualité de celui-ci, mais plutôt qu’il peut constituer un véritable débat cinématographique (que montrer, la place d’un caméraman, les rouages du montage, etc) qui n’a jamais été aussi moderne.

Ce film transalpin, devenu officiellement la matrice d’un genre compte de nombreux opus comme Affrica Addio, Faces of Death, Mondo Trasho, les Négriers, inspirant aussi des fictions comme Guinea Pig ou Cannibal Holocaust. Ce genre s’est exporté dans de nombreux pays, notamment l’Angleterre, avec Primitive London.

091007_primitivelondonaffiche

Primitive London (1965), de Arnold Miller est le second essai du cinéaste dans le genre après London in the Raw (1964). Suite au succès de ce dernier, il est normal comme tout film d’exploitation coûtant très peu cher de connaitre les joies d’une mise en chantier d’un numéro 2. Retitré chez nous Londres secret et Londres la Primitive, ce second épisode reprend tous les codes du genre, à savoir un certain voyeurisme, un commentaire omniprésent, une forte mise en scène et finalement un témoignage de son époque.

Pourtant, Primitive London ne cherche pas à choquer son spectateur, même si le film débute sur un accouchement et nous avons droit à un sempiternel passage chez un éleveur de volaille, vu et revu depuis maintes fois sur petit écran à heure de grande écoute. Ce qui intéresse ici Arnold Miller, c’est de reprendre les rouages et les recettes du genre et de les mettre en lumière, afin de rendre le tout à la fois léger et très ironique. Ce qui aurait dû être au final qu’une pâle copie sans âme devient alors passionnant. En effet, la voix-off se permet des écarts de conduite, en partant à l’improviste dans une certaine folie typiquement british. Imaginez une séquence de strip tease, avec une voix off censé dénoncer cette pratique. Le spectacle prend son temps, et nous entendons la voix que nous identifions comme celle du producteur demander l’ajout de séquences plus explicites. Un débat s’ensuit où la première voix, celle du réalisateur, annonce qu’il préfère montrer des séquences plus artistiques, preuve à l’image avec des passages de cygnes…

091007_primitivelondoncapt3

Imaginez aussi une séquence éclatée et servant de gag répétitif où pour les besoins d’une publicité radiophonique, un acteur doit enregistrer une simple phrase en studio. La séquence, ironisée dans son message sans âme, est bouclée en quelques secondes sous l’oeil de l’équipe technique et du réalisateur ravis. Là, le producteur rentre pour assister à cette ultime prise. Bien évidemment, même si il trouve cela parfait, il demande une nouvelle prise en appuyant sur un mot, en affinant un détail, en donnant une tonalité différente… multipliant la captation à outrance.

Le message du réalisateur est clair : Arnold Miller a conscience de son film et de ce qu’on lui demande de (re)faire, et ne souhaite pas prendre son spectateur à revers. Revenons sur la recette opportuniste du Mondo : Sous couvert de dénoncer des faits atroces, le réalisateur les capte, les montre et les habille d’un commentaire faussement scandalisé et moralisateur. le spectateur lui ne s’y trompe pas et sait bien ce qu’il vient voir : non pas une dénonciation du monde, mais bien des horreurs avec un voyeurisme non feint. Les producteurs le savent, et l’argument de base du documentaire est bien entendu faussé avec une mauvaise foi qui ne trompera personne.

091007_primitivelondoncapt4

Miller a donc le génie d’inclure clairement le caractère roublard dans son métrage. Il faut faire de l’outrance ? Au lieu de s’offusquer, il livre ce qu’on lui demande, mais appuie tellement à l’aide de sa voix off, que personne ne s’y trompera sur le sens de ce mondo sauce Monty Python. Pourtant le film est-il une vaste blague ? Pas seulement, même si la véracité des séquences n’est jamais sujet à débat, ce qui est systématiquement le cas de ces films.

091007_primitivelondoncapt2

Non l’intérêt de ce mondo, et avec le recul de tous les films du genre, est d’être le témoin des modes, des peurs et des limites d’une époque aujourd’hui révolue. Véritable concentré d’une société qui n’est plus la nôtre, ici nous avons une liste de tabous plus ou moins dépassés ou éclatés après près d’un demi-siècle. Quand aujourd’hui une morale bienpensante et tristement puritaine tend à revenir, il est donc fascinant de découvrir aujourd’hui cette plongée déjantée dans le monde anglais, avec la peur des motards (des jeunes en blouson de cuir), des beatniks, des soirées échangistes (les key-party), de la peur de Jack l’Eventreur, mais aussi de séquences plus légères comme un essayage de chapeau, la mode vestimentaire des hommes ou d’une course de chevaux de bois.

Deux autres points font de ce mondo quelque chose de remarquable. Tout d’abord, le découpage est relativement malin, le film ne se bornant pas à une simple succession de sketches. Durant une heure et demi, le tout se regarde de manière agréable, avec un montage de certaines scénettes découpées et éclatées comme nous l’évoquions plus haut. De plus, et point assez étrange (quoique tellement appuyé qu’il est clairement ironique) le machisme du film récurrent et poussé à son paroxysme par un commentaire anti-féminisme hilarant.

091007_primitivelondonbluray

Voilà donc un mondo atypique qui certes frustrera le fan du genre s’attendant à un simple produit d’exploitation voyeuriste, mais qui par son ton plaira à un plus large public tout comme aux amateurs souhaitant trouver un film original dans un genre parfois trop sérieux et cynique. Pour les curieux, c’est vers l’Angleterre qu’il faut se tourner pour découvrir Primitive London dans d’excellentes conditions. Tout d’abord, le film est non seulement disponible en DVD remasterisé, mais aussi dans un splendide Bluray chez le sérieux éditeur BFI. De plus, non content de contenir une avalanche de bonus et d’interviews, le disque contient des sous titres anglais et même une piste française d’assez bonne tenue appuyant le décalage et l’humour anglais de ce shockumentaire pop plaisant.

Mais le mondo a aussi fait un détour par chez nous, avec un film sur lequel nous allons revenir très prochainement…

Vous aimerez peut-être...

Midori, la jeune fille aux camélias (Hiroshi Harada)
Eric Valette // Interview
Kissed (Lynne Stopkewich)

Enfin 2 commentaires. Et vous ? »

  1. [...] pour ces films qui risqueraient bien de rester inédits chez nous, à l’instar du mondo pop Primitive London, chroniqué [...]

  2. [...] avons chroniqué dans nos pages deux films du genre : Paris Interdit de Jean Louis Van Belle et Primitive London de Arthur Miller. De quoi briller en société sur un sujet délicat et épater vos [...]

Laisser un commentaire