L’enfer de Georges Clouzot (Serge Bromberg & Ruxandra Mandrea)

Par Sylvain PERRET • 15 fév 2010 • Categorie: Films 1Kult, FocusContacter l'auteur

Je n’aimerais pas voir un film pour la première fois en vidéo ou à la télévision. On voit d’abord un film en salle. Cinéma et vidéo c’est effectivement la différence entre un livre qu’on lit et un livre qu’on consulte. Pour moi comme cinéphile la vidéo bouleverse ma vie, prenez Serenade à trois de Lubitsch par exemple, avant s’il passait quelque part j’y allais sachant que je devrais attendre 2 ans peut être avant de pouvoir le revoir, depuis il m’arrive de le voir 3 fois dans une même journée. Voir un film en vidéo m’en donne une connaissance beaucoup plus intime. En tant que cinéphile je suis un fanatique de la vidéo.

François Truffaut.


Voilà déjà plus de 25 ans que le réalisateur des 400 Coups et chef de file de la Nouvelle Vague est décédé. Entre-temps, les écrans de télévision ont grandi, les supports se sont améliorés, et la VHS dont parlait Truffaut a été supplantée par le laserdisc, puis le DVD, et actuellement le Blu-ray. Les salles de cinéma, elles, se sont fortement amoindries, les publicités se sont autant multipliées que le prix des séances, à tel point qu’aujourd’hui découvrir certains films en salle relève d’un véritable défi, pour peu que vous soyez un cinéphile habitant loin d’une grande ville.

Il y a quelques années, l’annonce de la projection de rushes rares en projection unique un dimanche après-midi près du Louvre du film inachevé de Clouzot, l’Enfer, fit parler de lui, même si cette projection restait confidentielle. Elle fut composée des essais inédits de Romy Schneider, images hypnotisantes d’érotisme et d’expérimentations visuelles.

Il y a quelques semaines, il fut possible de découvrir le documentaire de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea consacré à ce film inachevé d’un des plus grands réalisateurs français. Alors qu’il commence son travail sur ce projet en 1964, Clouzot est déjà le cinéaste reconnu que nous connaissons aujourd’hui, ayant derrière lui plusieurs films majeurs du septième art : Le Corbeau, le Salaire de la Peur, Les Diaboliques, Quai des Orfèvres sont quelques-uns de ces précédents succès qui ont fait de lui un metteur en scène admiré non seulement des critiques mais aussi du grand public.

Lorsqu’il commence à imaginer le scénario de L’Enfer, il a en tête son oeuvre maîtresse, et souhaite repousser les limites de son art. Pour cela, il retrouve Serge Reggianni, qu’il avait déjà dirigé dans Manon plusieurs années plus tôt, et fait appel à la jeune Romy Schneider. Le projet semble bien parti, et Clouzot commence des essais et des expérimentations visuelles et sonores. La Columbia décide de s’impliquer dans le projet et au vu des premières images, donne carte blanche au réalisateur. Ce sera le début d’une longue descente pour ce fim qui ne verra jamais le jour, et dont le titre a aujourd’hui des allures prophétiques.

Le documentaire de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea nous explique cette histoire ignorée du cinéma, racontée de manière passionnante mais aussi frustrante.

Passionnante, car il est possible de découvrir plusieurs extraits de ce film invisible, certaines expérimentations de Clouzot, des interviews de participants à ce projet fou. Et ce qu’on peut dire, c’est qu’avec 40 ans de recul, la vue de ces images laisse le spectateur rêveur.

Il est en effet possible que si Clouzot avait pu aller au bout de son projet, L’Enfer aurait marqué durablement les esprits. Mais cette possibilité n’est plus aujourd’hui et n’était probablement dès le lancement du projet guère envisageable. Mais cette possibilité est aujourd’hui et était probablement dès le lancement du projet impossible. En effet, la réputation dictatoriale, voire violente de Clouzot, par ailleurs perfectionniste sur un plateau de tournage est incompatible avec un budget illimité. C’est la crise cardiaque de ce dernier qui mit fin à ce qui aura été un calvaire pour beaucoup.

Tous ces éléments se retrouvent dans cette page d’histoire peu connue du cinéma. Pourtant, la frustration est aussi prégnante comme cela peut être le cas pour un tel projet. Les séquences s’enchaînent et même si le tout reste cohérent, il faut tout d’abord noter la présence de plusieurs scènes tournées pour l’occasion venant compléter et lier des séquences du métrage. Celles-ci sont interprétées par Bérénice Béjo et Jacques Gamblin, mais la réalisation commet l’erreur de “mettre en scène”, et donc de se confronter à Clouzot.

Le découpage, le montage, le jeu d’acteur, scénario à la main, le décor minimaliste, tout cela dérange le spectateur et donnent un accent artificiel à ces segments. Cependant, pour des raisons de limpidité scénaristique, le documentaire a besoin de telles explications, tout du moins lors d’un premier visionnage. Dommage que la réalisation de ces “parties” plusieurs fois répétées soit trop visible et nuisent au métrage dans son ensemble.

Mais au terme de “partie” il est préférable d’utiliser le mot “canal”, plus adéquat, et c’est le second gros défaut de ce métrage. En effet, le documentaire jongle obligatoirement entre matériel existant, photos et dessins d’époque, sonoristaion et montage de rushes, interviews filmées aujourd’hui mais aussi d’époque, etc. Au final, le spectateur se retrouve devant un zapping entre tous ces éléments, un mélange au rythme étrange.

Parfois, et même souvent, nous aurions eu envie d’en voir plus, mais les réalisateurs, par rythme ou cohérence, passent à d’autres “canaux”, comme s’ils changeaient de chaîne tout au long de leur film. Certes, le film se révèle passionnant. Pourtant, il dénote la limite de cette entreprise face au DVD. En effet, il est certain que à l’instar de Lost in La Mancha ou Marilyn Monroe – The Final Days, le résultat sur DVD sera probablement plus adapté à une telle entreprise qui en plus d’être sincère et passionnante, montre les limites que Truffaut fixait dans sa citation.

Car L’Enfer de Clouzot est une œuvre qui se consulte et dont  l’interactivité rendra plus justice au travail de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea. “Plus  fort que  le film : le DVD” disait il y a une dizaine d’années dans sa campagne publicitaire un éditeur vidéo. Même si les cas sont bien évidemment extrêmement rares aux yeux des cinéphiles, il faut bien admettre que de temps en temps c’est le cas.

L’Enfer de Clouzot en est un.

Making Box :

Nous avons décidé de publier cette critique après la sortie en salle, et avant la sortie en DVD, afin de bien mettre en relation les deux différents médias. Sans être prophétique, il nous paraît plus probable que ce film soit plus pertinent sur support vidéo, comme l’explique l’auteur de l’article. Le DVD est prévu pour le 17 mars.

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Enfin 6 commentaires. Et vous ? »

  1. A noter que si la France n’aura droit qu’à DVD, le documentaire sortira en blu-ray an Angleterre avec en plus un documentaire inédit.

    Pour mon avis vous pouvez le lire ici ;)
    http://www.1kult.com/notyetrated/viewtopic.php?f=13&t=141&p=760&hilit=clouzot#p760

  2. j’avais pas vu qu’il sortait aussi en Blu-ray en Angleterre. Chouette

  3. Moi non plus, je n’ai pas vu de sortie Blu-ray en, Angleterre… Tu as ta source Anthony Randylan ?

  4. Ah, en fait, c’est Jerome qui m’a induit en erreur.
    Tu as posté la news sur la sortie UK du DVD dans la rubrique HD…

  5. [...] que nous avons mis la critique de ce film hier en ligne, nous vous livrons le contenu éditorial de l’édition DVD de ce documentaire certes [...]

  6. désolé, je réagissais au fait que Park circus annonçait ses premiers titres disques avec MK2, j’avais oublié que j’étais dans le thread HD. Sorry pour le malentendu

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