Le Col du Grand Bouddah (Tomu Uchida)

Par Anthony Plu • 18 fév 2010 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

De Tomu Uchida, on ne connait en France seulement que les trois films édités par Wild Side (sans malheureusement avoir trouvé leur public) et par réputation uniquement ses films sociaux des années 30. Parmi ses nombreuses œuvres fameuses et inédites en France, on compte deux grandes fresques : sa version de Miyamoto Musashi ( en 5 partie plus une sixième inachevée) et sa trilogie Le col du grand Bouddha (1957 – 1959).

Lors d’un premier passage il y a 10 ans lors d’une rétrospective Tomu Uchida à la Maison de la Culture du Japon, les quelques échos issus de la presse (très) spécialisée ne tarissaient pas d’éloge cette adaptation d’un roman fleuve et culte japonais qui n’est par ailleurs pas la seule version cinématographique (Le sabre du mal de Kihachi Okamoto et l’adaptation en deux parties de Kenji Misumi malheureusement invisible).

Avec son cycle Toei et la rediffusion de ces 3 films, la MCJP permet de se faire enfin une idée sur leurs qualités. Si par rapport à leurs grandes renommés, les films s’avèrent une relative déception, il faut avouer que cette trilogie s’avère passionnante et ne manque pas de qualités. Elle demeure aussi un incontournable pas toujours accessible du chambara.

Découvrir les 3 films à la suite (avec seulement 30 minutes de pauses entre les séances) n’est surement pas le meilleur moyen d’appréhender la chose. Pourtant, cela permet de se rendre compte que Uchida a véritablement réalisé chaque film de manière différente traduisant une évolution de son personnage central.

La première partie (118 minutes) présente Ryûnosuke Tsukue, un samouraï sans foi ni loi littéralement démoniaque : il tue un rival lors d’un duel avant de lui voler sa femme et il assassine sans raison un passant. Cet acte qui ouvre le film est bien sûr la pierre angulaire qui va définir l’histoire : il se déroule sur le col du grand Bouddha où repose une statue dont la légende voudrait qu’elle fut posée par un moine qui voulait ainsi que la pluie coule en bénissant chaque versant de la montagne, métaphore de l’homme et de sa dualité entre le bien et le mal.

A Ryûnosuke Tsukue, on oppose donc toute une série de personnages (son serviteur, la petit fille du passant assassiné, le frère du samurai tué en duel, la femme volée) qui eux sont des êtres plus « humains » avec leurs faiblesses, leurs défauts et leurs qualités. C’est de cette opposition spirituelle établie entre les protagonistes que le film impose son style qui peut être rebutant au début : pour mieux coller à la vision de Ryunosuke, le climat du film est lourd, pesant et claustrophobe. Pas de musique voire pratiquement pas de sons d’ambiance, espaces perpétuellement fermés, aucune perspective ou profondeur de champ, couleurs ternes et délavés, valeur de plan souvent identiques, aucun extérieur, travelling très lents pour des longs plans, etc…

L’ensemble n’offre ni respiration, ni aération et cet étouffement risque bien de frustrer le spectateur s’attendant à un chambara énervé comme celui de Kihachi Okamoto. Là, le rythme est lent et la mise en scène pourrait sembler au premier abord académique mais il n’en est rien pour sa rigueur austère, sa narration sans repère temporelle ou ses personnages féminins aux ressemblances physiques troublantes. Uchida n’essaye pas de brosser son public dans le sens du poil. Il faut donc un peu de concentration pour rentrer dans le film et comprendre les personnages. D’ailleurs là aussi, il est très dur de saisir Ryûnosuke dont la psychologie est épuré au maximum et dont aucune logique ne semble expliquer le comportement.

Dans cette fable philosophique zen, il apparait presque comme un catalyseur face aux autres protagonistes et un moteur pour les évènements. Il n’est donc pas rare le voir disparaitre régulièrement et parfois longuement dans l’ensemble des trois films pour mettre en avant tel ou tel rôle secondaire dans cette épopée qui ne laisse ainsi aucune place à un quelconque arrière plan historique ou politique ( voir comment est expédiée en quelques plans la guerre qui sévit )

Ceci n’explique cependant pas les problèmes de narration où l’on sent encore de nombreuses coupes ou ellipses maladroites ce qui atténue parfois l’impact de la réalisation de Uchida. On ne s’étonnera pas donc que les meilleurs scènes fonctionnent en épisodes et non comme un ensemble. Il y a une vraie dimension de sérial dans sa structure très littéraire. Il y a donc des inégalités, des moments moins inspirés mais dans ses meilleures séquences, la virtuosité du réalisateur est impressionnante par sa maitrise du cadre et des espaces clos. Deux séquences (en plus de l’ouverture) sont à souligner : l’impressionnant plan-séquence fixe où la femme de Ryûnosuke s’approche de lui pour tenter de le poignarder – passant de floue au hors-champ – et le moment où Ryûnosuke sombre à moitié dans la folie en affrontant les fantômes de ses anciennes victimes dans un décor qui disparait pour ne laisser place qu’à un néant brumeux.

Quand la première partie se termine, nous avons l’impression d’avoir assisté à une introduction alléchante mais hasardeuse, décousue voire creuse. On attend beaucoup de la suite avec des pistes prometteuses pour un personnage devenu aveugle et traqué sans répis pour les crimes qu’il a commis.

Et cette deuxième partie (106 minutes) remplira pleinement cette attente ! Finie l’atmosphère étouffante et place à une réalisation beaucoup limpide, fluide, lumineuse et « ouverte ». En perdant la vue, Ryûnosuke est obligé de calmer ses démons intérieurs et de chercher l’apaisement dans une sérénité que Uchida traduit donc par une approche radicalement différente de sa réalisation. Le véritable premier plan du film est presque un poème zen à lui tout seul : un virtuose mouvement de grue nous fait découvrir un décor de nature où le personnage féminin se lave sous une petite cascade tandis que Ryûnosuke se lave le visage juste au dessus d’elle. Un plan magnifique qui impose immédiatement la portée que prendra le récit.

Le film respire dans une beauté qui n’exclut même pas des touches d’humour inattendues et des second rôles attachants qui occupent une grande partie du métrage (la chanteuse, son chien et son ami saltimbanque). A l’inverse du précédent, tout ici est tourné vers la nature : beaucoup de scènes se déroulent en extérieur, les personnages voyagent donc énormément, les maisons sont toujours ouvertures sur la verdure… Les couleurs mêmes sont plus vives. Se dirigerait-on vers un apaisement ? Pas sûr !

Quelque chose sonne un peu faux comme ses personnages toujours sur la route mais qui finalement ne vont nulle part ou ce passé qui colle encore et toujours ( la violence qui suit Ryûnosuke comme les femmes qu’il croise et qui sont des réminiscence de son épouse ; Hyoma qui rate toujours de peu celui qu’il traque ; le sort qui s’acharne sur le couple de la chanteuse/saltimbanque). Il y a une menace qui est là, tapie. Dans un dernier quart époustouflant du métrage, Ryûnosuke qui pensait vivre un nouveau départ dans une nouvelle vie (il a même retrouvé un fils de substitution) retourne à ses pulsions meurtrières. Le film est comparable à  John Rambo, dont la comparaison n’est ni gratuite ni superficielle. Il comprend que faire couler le sang est sa raison d’être. S’en suit une nouvelle scène brillante où il affronte un gang corrompu où sa perversité se traduit par un échange verbale glaçant et un combat forcément violent et saisissant. Quand on se dirige vers la fin dans un ultime plan symbolique des démons internes de Ryûnosuke, on devine que le film suivant sera une nouvelle fois différent dans sa forme.

Et en effet, la 3ème et dernière partie (103 minutes) joue comme on pouvait s’y attendre sur la lumière. L’image est sombre, crépusculaire et la plupart des scènes se déroulent de nuit. Cette partie est aussi la plus virtuose, la plus prenante et celle qui traduit évidemment le mieux la portée du projet et ses thèmes : le destin, la malédiction, la fatalité, la répétition, la violence, la damnation. Le film n’est cependant pas parfait et on pourra regretter que plusieurs axes de sa première moitié ne soient pas assez développés alors qu’ils  pourraient correspondre au versant crépusculaire du chambara (changement d’époque, tension politiques, ouverture sur l’étranger etc…). Certes, cet aspect est survolé dans une sous-intrigue, qui malheureusement ne conduit cependant guère loin, et reste très superficiel.

Reste donc la trame principale : Ryûnosuke, les proches de ses victimes (le frère et la petit-fille) et la figure récurrente de l’épouse. La structure de cette épisode est brillante et la narration qui fait recouper toutes intrigues les personnage est un régal avec sa dimension philosophique qui prend de l’ampleur au fur et à mesure qu’avance le film. Plus que jamais Ryûnosuke est l’incarnation iconique du mal et de la mort. D’ailleurs, ne peut-on pas le considérer comme un spectre depuis le second opus ?

On pourrait le penser au vu du plan-séquence qui montre Ryûnosuke sortir d’une maison en flamme pour affronter dans un virtuose travelling arrière une dizaine d’adversaire , véritable tour de force à la puissance quasi mystique.

Cette ultime acte ne manque pas d’autres plans marquant comme un combat où les adversaires disparaissent dans un brouillard, les séquences  oniriques, comme le défilé des lanternes, ou bien encore le dénouement qui renvoie Ryûnosuke à son propre enfer et au générique de début des trois films : une fresque dessinée où de terrifiantes créatures torturent et mutilent des hommes et des femmes dans un déferlement de sang, de flammes et de corps décharnés.

Dans le dénouement, les hommes n’agissent plus pour leurs propres motivations mais pour aider Ryûnosuke à trouver le salut et lui faire expier ses fautes. Le destin les en empêchera dans une ultime scène d’une rare force qui peut se lire à plusieurs niveaux.

Tomu Uchida conclut ainsi sa saga de la meilleure manière possible : celle de donner envie de se plonger dans le matériau d’origine pour prolonger le plaisir d’une œuvre cinématographique passionnante, d’une richesse incroyable, parfois maladroite, surement inégale, sans doute tiède par moment mais d’une complexité et d’une intelligence redoutable.

Le col du grand bouddha étant malheureusement inédite en DVD hors du Japon (et comme toujours sans sous-titrage), il reste aux chanceux pouvant se rendre à Paris la possibilité de le découvrir lors de sa deuxième diffusion le vendredi 19 février à la Maison de la Culture du Japon.

Vous aimerez peut-être...

Le Orme (Luigi Bazzoni)
Miss Mona (Mehdi Charef)
Incendies (Denis Villeneuve)

Un commentaire seulement ! »

  1. L’adaptation « de » Kenji Misumi, connue également sous le titre d’usage Satan’s Sword, est en fait un triptyque. Le troisième et dernier volet fut réalisé par Kazuo Mori.

Laisser un commentaire