Opium and the Kung Fu Master (Tang Chia)
Par Eddie Calderon • 18 fév 2010 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurLu Gua Si (Robert Mak) est le premier disciple de Maître Tie Qiao San (Ti Lung), un des Dix Tigres de Canton, dirigeant d’une école d’arts martiaux ou de la milice locale, et relativement respecté en ville. Il consomme occasionnellement de l’opium, mais sa maîtrise du kung fu lui permet de tuer un voleur et de protéger les habitants. Cependant Gua Si et ses deux condisciples turbulents et roublards Da Niu et Wan An (Alan Chan et Yue Tau Wan) provoquent souvent des conflits avec le fourbe Maître Mo Tian (Goo Goon Chung), et de plus Gua Si est amoureux de Xiao Cui (Leanne Lau), la petite sœur de Mo Tian.

Voici le troisième et dernier film réalisé par Tong Chia (après Shaolin Intruders et Shaolin Prince en 1983) avant l’effondrement des mythiques studios Shaw Brothers. Tong Chia est un des deux grands chorégraphes célèbres et attitrés des studios avec son compère Liu Chia Liang, depuis le début des années 60 (leur filmographie en tant que régleurs des combats est impressionnante, et Tong Chia cumule plus de 170 films à ce poste). C’est donc un bon technicien des arts martiaux, un habile artisan de la chorégraphie, mais qui, à la différence de son contemporain Liu Chia Liang, n’a pas bénéficié d’un passage aussi favorable à la mise en scène (seulement 3 films contre 25 pour Liu Chia Liang dont 18 à la Shaw Brothers), et reste ainsi assez méconnu en Occident (les catalogues de la Shaw et de Celestial en France sont particulièrement centrés sur Chang Cheh, Chu Yuan et Liu Chia Liang, réalisateurs majeurs, avec quelques films de Sun Chung, Ho Meng Hua ou Chung Chang Wha).
Et c’est bien dommage, car Tong Chia sait y faire en matière de combats filmés. Spécialiste des chorégraphies à plusieurs (plus de 2, des grosses mêlées générales, en quelque sorte), et des armes traditionnelles et de leur diversité (comme le prouve l’éventail d’outils martiaux utilisés, tels l’anneau de fer, les doubles lances, le fléau improvisé avec un bâton et des tablettes funéraires, et autres tabourets, tables, etc.), le réalisateur chorégraphe nous livre un dernier film de kung fu d’excellente facture, digne des meilleures productions de la Shaw Brothers, à l’époque même du déclin des célèbres studios hongkongais.

Tous les ingrédients sont ici réunis, justice et loyauté des héros, fourberie et trahison des méchants, meurtres et vengeance, avec un zeste de comédie (genre introduit dans le kung fu pian six ans plus tôt par Yuen Woo Ping et Jackie Chan, et encore avant par Liu Chia Liang), ou plutôt de tragico-comique, et de kitsch exotique et coloré (les rires gras des méchants qui ponctuent chacune de leurs phrases et leurs costumes chamarrés), portés par une équipe habituelle d’acteurs aux visages bien connus. Notons l’impérial et incontournable Ti Lung qui commence à prendre de l’âge et dont le personnage fait penser à celui dans The Bare Footed Kid de Johnnie To, mais en plus sombre, le fringant Robert Mak, qu’on a pu voir dans les films de Liu Chia Liang, Yue Tau Wan avec son strabisme souvent exploité pour ce genre de rôles comiques, et surtout la bande des méchants incarnés par Chen Kuan Tai à la hauteur de son ennemi Ti Lung, Philip Ko Fei et son beau costume doré et en fourrure, et Lee Hoi San en second couteau fourbe et malhonnête et aux gros sourcils « la perfidie se mesure à la longueur des sourcils, le sosie d’Emmanuel Chain, t’es sûr que c’est le méchant … »
Les rôles féminins ont peu de poids dans le film et servent de faire-valoir amoureux, notons quand même la présence de la forte Ho Wai Han/Fatty Girl, qui a fait ses débuts d’actrice en tant que fille de Wong Wa Po/Sammo Hung dans l’excellent Prodigal Son, enfin et pour finir n’oublions pas Tong Chia lui-même dans le rôle du maître aveugle « On voit tes pupilles.. », sorte de cousin chinois de Zatoichi. Des rebondissements de mise en scène accentuent les caractères des personnages et leurs divergences et nous amènent irrémédiablement à la confrontation finale, et ce bien entendu via des combats nombreux et longs qui occupent une grande partie du film dans de somptueux décors.
Il faut d’ailleurs saluer le style, la maîtrise et l’inventivité de Tong Chia dans ces séquences, dans lesquelles ses chorégraphies dynamiques, rapides et brutales (en particulier la scène dans le restaurant, qui rappelle celle de Drunken Master 2 de Liu Chia Liang, celle dans l’entrepôt de riz dont le premier Il Etait une Fois en Chine de Tsui Hark et sa scène finale épique y font écho, ou encore le duel final qui ressemble à une foire avec un public de badauds qui encouragent le héros) et placent Tong Chia au même rang d’artisan-chorégraphe que Liu Chia Liang, et nous font dire qu’il mériterait les mêmes honneurs que son compère, malgré le bordel ambiant des séquences de combat. Tong Chia distille aussi de manière judicieuse l’utilisation de la vitesse des images (accélérés et ralentis venant emphaser l’action ou au contraire la dynamiser) et des câbles, notamment lors des habituels trucages de sauts et coups de pied sautés, mais surtout dans les chutes et les impacts, effet qui les rend d’autant plus violents. On sent que Tong Chia connait son boulot, et qu’il s’est bien amusé dans cette ultime réalisation (quoique certains combats de ses deux autres films sont aussi parfaitement réglés et assez inventifs), et tout cela dans une forme relativement classique, calibré comme toutes les œuvres de la Shaw.
Mais dans ce schéma académique et récurrent, le réalisateur ajoute un thème peu visible et assez tabou, celui de la drogue. Le message est clair (« La Drogue, c’est mal »), mais voir le respectable et digne Ti Lung s’envoyer des bonnes douilles d’opium est assez surprenant (mais quand même souligné par une petite musique qui met la pression et nous rappelle comme c’est mal). Parce que si au début, Ti Lung s’allonge tranquillement pour aller chasser le dragon, sans que ça soit très grave, en revanche la suite est moin festive. Et quand la fumerie accueille des gens du petit peuple qui viennent faire partir en fumée leurs méninges et leur peu d’argent, cela qui crée des problèmes sociaux et familiaux (en particulier Wang An le bigleux qui n’arrive plus à travailler et a laissé mourir sa famille depuis on ne sait combien de temps).

A ce moment là, la drogue devient un réel problème, qui mettra du temps à se résoudre, car cette drogue rend mou et idiot, fait oublier toute notion de la réalité, et crée une forte dépendance chez ses consommateurs, en particulier Ti Lung, qui s’aperçoit finalement que ses capacités physiques et martiales sont gravement amoindries et qu’il ne peut venger (la vengeance concept important dans un kung fu pian, qu’il faut à tout prix accomplir) son cher disciple Gua Si, mort en voulant les sortir de leur condition d’opiomanes (« Vous êtes un homme de parole, promettez d’arrêter l’opium, car il vous détruit », lui dit-il pendant une scène d’agonie bien dramatique comme les réalisateurs de la Shaw savent si bien les faire). Mais surtout, Ti Lung a perdu la face de manière irrémédiable et publiquement. Il s’agit de se réhabiliter socialement, de retrouver sa dignité, et puis il faut bien que quelqu’un mette une trempe à ces perfides trafiquants d’opium (« qui font des chinois les malades de l’Asie », phrase célèbre citée semble-t’il dans le film).
Et donc c’est parti pour un rude entrainement (séquences incontournables au kung fu pian), doublé d’une sévère cure de désintox’ au « vin tonique » (c’est marrant ça, l’alcool n’est pas de la drogue, c’est pas pareil) sous l’égide de Tong Chia qui passe devant la caméra pour nous montrer ses prouesses martiales. Et il faut dire que ces scènes sont bien menées, comme les poteaux entre lesquels Ti Lung évolue avec des jarres immenses au bout des bras, ceux attachés dans lesquels il frappe, et des scènes de crises de manque où il est enfermé en cellule sans opium ni vin (même pas, le pratiquant authentique n’en a pas besoin). C’est avec ce genre de scènes, académiques et essentielles, qu’on reconnait un bon réalisateur chorégraphe qui maîtrise son sujet et fait preuve de créativité, et Tong Chia a bien rempli son cahier des charges en ce qui concerne l’aspect martial.
Après deux prises de conscience dramatiques, Ti Lung comprend enfin les dangers de l’opium, et cette fois-ci à jeun, revient se venger de tout le mal que lui ont fait les méchants, passage obligé de tout bon kung fu pian.
Soulignons aussi, fait récurrent au genre, qu’une fois les méchants punis et le problème réglé, c’est immédiatement le générique final. Pas la peine de s’attarder inutilement, on a bouclé l’histoire et raconté ce qu’on avait à raconter. Ah, ils savaient en faire des bons divertissements à la chaine à l’époque, bien calibrés et sans fioritures.

Tong Chia est un excellent artisan des studios Shaw, hélas encore trop méconnu et qui mériterait d’être redécouvert. Bonne occasion de le redécouvrir que cet Opium and the Kung Fu Master, fraichement sorti en Blu-Ray.
Parlons maintenant du support de ce film, encore inédit en France (et absent de la liste du catalogue Shaw présenté en VOD par Wildside). Opium and the Kung Fu Master est seulement disponible en DVD chez IVL en zone 3 sorti en 2007 à Hong Kong et Macao, et réédité récemment en Blu-Ray par Celestial dans la collection « The Shaw Brothers Gold Collection » (édité par Navarre Corporation). Annoncé en zone A, ce film est cependant lisible sur des lecteurs Blu-ray comme la PS3, grâce à une simple manipulation de la télécommande. Il suffit pour cela de sélectionner le menu lorsque s’affiche le bandeau indiquant que le disque est protégé…
Et disons le franchement, nous n’avions jamais vu un film de kung fu à l’image d’aussi bonne qualité, et il faut saluer le travail de restauration de Celestial, qui livre ici un master impeccable. Dès le début, la qualité des images est excellente, les couleurs sont magnifiques et bien saturées, les noirs bien profonds, notre œil se perd dans tous les détails du cadre, et certains plans affichent une profondeur de champ impressionnante où tout est net du premier plan jusqu’au fond, les décors sont majestueux (mais à cause du fait qu’on voit tout et que tout est net, l’aspect carton-pâte, décors de studio saute aux yeux), les mouvements de caméra et les coupes sont propres, à aucun moment on ne sent l’aspect vidéo (pas de tramage, de pixellisation ou autre).
Le brillant travail du directeur de la photo Cho Wai Kei est remarquable et correctement respecté dans ce support. C’est véritablement impressionnant d’admirer un film de cette époque dans des conditions pareilles. Alors oui, des fois certains plans ont un aspect laiteux et flous dans les arrières fonds (cachet typique du style visuel de la Shaw), et surtout à chaque travelling ou panoramique latéral on sent énormément l’anamorphose du ShawScope qui crée des effets d’optique et de déformation sur les côtés du cadre (c’est pourtant magnifique), mais heureusement la copie d’origine fournie et restaurée par Celestial Pictures est impeccablement propre, et le transfert sur Blu-Ray nous présente un film splendide à la qualité irréprochable. Le mandarin est proposé comme langue, cependant, il semble que les acteurs parlent cantonais, sous-titré anglais.
De plus, cette édition nous propose en bonus les trailers de Life Gamble, Shaolin Handlock et Les 14 Amazones, une galerie photos, des interviews de Chen Kuan Tai, Robert Mak et Li Hoi San, des notes sur le film de l’historien du cinéma Ric Meyers. Bravo à Celestial Pictures et à Navarre Corporation (qui a depuis annulé ses autres sorties sur le support malheureusement), car c’est un réel plaisir de découvrir ce film superbe et encore peu connu en France. Espérons que beaucoup d’autres classiques de la Shaw Bros sortiront prochainement dans ces conditions.
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