Le cinéma de genre au cinéma : une aberration ?
Par Sylvain PERRET • 12 mar 2010 • Categorie: Dossiers, Focus, News • Contacter l'auteurHier soir, les spectateurs du Publicis, bravant le froid pour se rendre à la projection d’Amer ont assisté à une séance exceptionnelle. Non pas par la présence de son co-réalisateur Bruno Forzani. Ce n’est pas non plus celle de François Cognard, producteur du film et ancien de Starfix, ou de Fausto Fasulo, rédacteur en chef de Mad Movies, et surtout pas celle de l’auteur de ces lignes qui faisait de cette séance un moment à part.
L’élément exceptionnel, ce fut la projection d’Amer dans une salle de cinéma, symbole malgré lui d’un clivage évident entre le spectateur et le spectacle proposé. Petit retour sur les faits. Il y a quelques mois, nous découvrons une sublime affiche et sa note d’intention : un film de genre Franco-Belge sous influences transalpines et Japonaises qui s’avèreront parfaitement digérées.
Le buzz commence, les festivals font honneur au film raflant au passage quelques récompenses, les teasers et photos apparaissent. Et puis, les projections professionnelles commencent et la presse fait un bel écho au film, c’est à dire qu’elle en parle, le détestant ou l’adorant pour les mêmes raisons globalement, à savoir sa maîtrise évidente, son langage particulier et son univers inclassable. Bref, le film est un OVNI.
Le spectateur aurait lui aussi l’occasion de choisir son camp si le film était visible. D’un côté, il n’apparaît pas dans les grandes salles. «Trop expérimental » entend-on ici et là par des personnes n’ayant aucune idée de ce qu’est le cinéma expérimental. De l’autre, les salles d’art et essai ne prennent pas le film, le cinéma de genre n’ayant apparemment pas sa place dans ces lieux. Faut-il leur rappeler ce que faisaient Hitchcock, Kubrick ou Kurosawa ?
Incompréhension de ce cinéma que nous défendons ici ? Problème d’exploitation ? De diffusion ? Toujours est-il que ce film se retrouve dans 3 salles sur toute la France.
Nous aimerions ne pas avoir à défendre Amer. En a-t-il besoin ? Ses qualités sont nombreuses, et il n’est nullement difficile d’accès, ni extrême dans son discours, ni ambigu. Il n’a pas besoin d’introduction, de mise en situation ou de préparation du spectateur, contrairement à des œuvres moins évidentes, comme Martyrs.
Pourtant, il devient aujourd’hui difficile, voire impossible, de découvrir un film de genre atypique en salle. Il n’est plus question de Amer, dorénavant, mais de toutes les productions des semaines, mois, années à venir. Quel sera le parc de salles pour des œuvres aussi diverses que Enter the Void de Gaspar Noé, La Meute de Franck Richard ou Mammuth du duo Kervern-Delépine, par exemple ? Et nous ne parlons que du cinéma hexagonal, quid d’un film étrange et étranger qui débarquerait chez nous en ayant la prétention de passer par la salle et non pas directement par la vidéo ? Qui serait là pour le défendre ?
En regardant en amont, imaginons maintenant un réalisateur allant démarcher des producteurs avec un scénario sortant des carcans traditionnels. Peut-on espérer autre chose que de l’auto-censure de la part de l’équipe, consciente ou non, lissant le discours afin de rentrer dans les normes, pour être visible ? A l’époque où le cinéma en 3D semble intéresser les salles, peut-on espérer voir débarquer des métrages originaux, compensant le manque de moyens et un univers différent par des tripes, de la sueur et de la sincérité ? Que reste-t-il de cette exception culturelle ?
Nous pouvons peut-être jouer un modeste rôle. Celui de gueuler. En allant voir ces films, en en parlant, mais pas seulement. Depuis quelques années, il semble que des réseaux parallèles se mettent en place : festivals, soirées, évènements, une alternative surgit petit à petit. A nous de les multiplier, d’aller voir nos exploitants et de leur parler de ce petit film qui sort. De leur proposer un autre cinéma. Cela semble aujourd’hui le seul recours, et la seule lueur d’espoir cinéphilique afin de voir des films tournés pour une expérience en salle, et non pas sur un téléviseur.
A titre d’exemple remarquable, à Lille, les projectionnistes ont réussi à programmer Amer le temps d’une soirée. Ce sera probablement une soirée exceptionnelle comme ce fut le cas hier soir. Qu’on aime le film ou non. Qu’il soit bon ou mauvais. Que ce soit Amer ou n’importe quel film de genre. Juste parce que des cinéphiles ont organisé pendant deux heures un espace pour des cinéphiles.
Peut-être aussi est-ce un acte de résistance. Peut-être devrions-nous y prendre part rapidement…
L’équipe d’1Kult.

Merci pour cet article, car la distribution d’Amer m’a vraiment déconcerté…
Présent uniquement sur Paris dans les minuscules salles du MK2 Beaubourg, alors que je pensais le trouver à l’UGC des Halles et dans plusieurs MK2 de la capitale, je n’ai hélas pas eu le temps d’aller le voir durant son 1er WE d’exploitation.
Et avec les 2 séances journalières qui restent en 2ème semaine, dans 2 cinémas différents, je pense qu’il va falloir que j’attende le DVD pour le voir…
J’avais écrit un long pavé à propos de ton article (excellent) et dire la période de formatage que nous traversions, mais je ne sais pour quelle raison, mon message a disparu durant l’envoi (ça me fait ça même sur les mp au sein des forums).
En tout cas, les vrais spoliés ou victimes du moment ne sont pas ces insurgés de Dahan et Rocher mais bel et bien Hélène Cattet et Bruno Forzani, qui eux, paient une véritable démarche originale.
[...] vous avons déjà exprimé notre pessimisme quant à une présence accrue d’un cinéma de genre dans les salles. Les exploitants ne jouant pas forcément le jeu, le public non plus, l’avenir pour les films [...]