Les avant-premières de l’Etrange
Par Guillaume PERRIN • 13 avr 2010 • Categorie: Dossiers • Contacter l'auteurExemplaires, astucieux, exigeants, toujours intéressants, stratégiques mais jamais opportunistes, les choix de film faits par l’association ZoneBis (fondatrice de l’édition lyonnaise de l’Etrange festival) témoignent à l’évidence d’une réelle connaissance du cinéma, d’une passion communicative, d’une envie de faire (re)découvrir des raretés et des films différents dans des conditions optimales, c’est-à dire en 35 mm d’époque.
Et les avants premières sélectionnées démontrent bien un souci d’éclectisme afin de titiller la curiosité des spectateurs du cinéma Comoedia : Enter The Void (une expérience visuelle), Splice (une série B fantastique), Villemolle 81 (une Zederie), Accidents Happen (une comédie dramatique), Echo (un thriller fantastique), Blackaria (un giallo), La Comtesse (un film d’époque), Mammuth (une comédie sociale). Les organisateurs ne s’y sont pas trompés puisque toutes les avants premières ont fait salle comble de manière quasi-systématique. Jetons un coup d’œil à cette sélection.

Grand absent de l’Etrange de Paris au grand dam de Frédéric Temps en septembre dernier, Enter The Void ouvrait le Festival. Gaspard Noé est un réalisateur qui tranche : adulé ou détesté, proposant des « expériences » de cinéma visuelles et sonores uniques (certains diront racoleuses et gratuitement provocatrices). Il n’est pas rare que le cinéma du bonhomme anime des débats interminables au sein de la rédaction. Bénéficiant ici de son plus gros budget et d’une liberté totale, on pouvait attendre le meilleur de cette adaptation du Livre Des Morts Tibétain.
Dès le générique agressif, Gaspar Noé nous plonge dans son univers : flashs – titres qui sautent aux yeux – scintillements, son tonitruant. Pas de doute, nous reconnaissons bien là la marque de fabrique du réalisateur d’Irréversible, qui d’ailleurs commençait ce dernier de la même manière : caméra virevoltante et tournoyante donnant une impression de vertige, faisant perdre au spectateur tout ses repères grâce aussi au son entêtant.

Toujours soucieux d’impliquer le spectateur dans de nouvelles expériences sensitives Gaspar Noé utilise cette fois une vue subjective du plus bel effet afin de mettre le spectateur à la place d’Oscar (Gaspar ?), le personnage principal. C’est donc le spectateur qui ressent la chaleur et l’humidité ambiante, qui cligne des yeux, fixe d’un regard vague les avions et les néons d’un Tokyo coloré, qui est torturé par le désir/l’amour qu’il éprouve pour sa sœur, le tout sous les effets de psychotropes. On est ici très proche du rendu visuel de Blueberry de Jan Kounen, en plus coloré toutefois.

L’immersion est totale. La mise en scène associée à une direction artistique irréprochable de Marc Caro (le film est visuellement très riche) et à la magnifique photo de Benoit Debie (Vinyan, Innocence, Enfermés Dehors) hypnotisent. Cette vue subjective sera pleinement justifiée dans la seconde partie du film qui interviendra vingt minutes plus tard.
Dès lors nous allons voyager avec l’âme d’Oscar à travers une narration à la temporalité éclatée. Cette errance post-mortem est illustrée via le même procédé de mise en scène que Gaspar Noé avait déjà expérimenté dans l’introduction d’Irréversible. Cependant la signification et l’effet sur le spectateur sont totalement différents puisqu’ici le but n’est plus de mettre mal à l’aise mais de traduire le voyage initiatique du narrateur. La caméra, libre de toute contrainte, en apesanteur, virevolte, tournoie, enivre, reflet de la liberté de l’âme à laquelle nous sommes désormais liés.
Blueberry de Jan Kounen
Malheureusement, à trop vouloir se complaire dans cet effet de style, Enter The Void devient redondant, lassant, ennuyeux et cette mise en scène si spécifique finit par annihiler définitivement son aspect sensitif. L’effet de la drogue s’estomperait-il ?
Les défauts, qui étaient jusqu’alors masqués par notre état second, sautent aux yeux. Nous constatons que l’âme n’est pas libre de ses mouvements et qu’elle doit se rendre à des passages obligés. La narration qui semblait abstraite devient tout d’un coup lourde, très lourde… et il reste une heure de métrage. Une heure amplement suffisante pour s’attarder sur la grossièreté des symboles, l’absurdité de certains plans trop répétitifs, voire prêtant à rire, ou encore se suppléer au vagin afin d’accueillir le sexe qui donnera la vie. Qui a dit que Gaspar Noé ne savait pas faire dans la finesse ?
Trop narratif ou trop expérimental, Enter The Void s’avère finalement décevant, malgré une immersion totale du spectateur pendant les cent premières minutes.

Chaque nouveau film du réalisateur/scénariste Vincenzo Natali est attendu de pied ferme. Il ne faut pas nous en vouloir, mais depuis sa première œuvre, Cube, aussi étonnante qu’inattendue (un huit clos malin mélangeant horreur et science fiction qui était en vérité un prétexte pour analyser la vraie nature qui se cachait en chacun des protagonistes), on espère toujours que son nouveau film sera celui de la consécration. Et puis il y a eu Cypher (film d’espionnage futuriste industriel plutôt intelligent mais déroutant pour certains) qui ne faisait pas l’unanimité, et enfin Nothing (idée de départ ingénieuse – deux amis se protègent du quotidien en se réfugiant dans une dimension parallèle vide ?! – mais qui s’essouffle rapidement) qui n’a pas eu le privilège d’être « jugé » en raison d’une sortie technique anonyme en 2007 (le film date de 2003). Entre temps le réalisateur s’occupe et se passionne pour Terry Gilliam en réalisant le documentaire Getting Gilliam… mais toujours pas de chef d’œuvre, au sens premier du terme. L’association avec Guillermo Del Toro (ayant une confiance aveugle de la part de ses fans) pour la production de Splice laissait augurer du meilleur.
A défaut d’être le chef d’œuvre tant attendu de Vincenzo Natali, Splice est sans conteste LA sympathique série B fantastique du festival. Sans prétendre révolutionner le genre Natali nous offre une histoire très (trop ?) riche mais délaisse cette fois son image d’intellectuel qui lui collait à la peau grâce à sa narration limpide.
L’histoire s’attarde donc sur un couple de chercheurs semblant épanoui tant dans la vie professionnelle que privée. On apprendra plus tard que Sarah Polley n’a cessé de repousser une éventuelle grossesse, que le groupe pharmaceutique censé avoir une soit disant déontologie ne recherche finalement que le profit. C’est alors qu’une créature engendrée en secret viendra ébranler les fondations de ce couple a priori idéal et leur ouvrir les yeux sur leurs commanditaires.
Il est certain que la durée du film porte clairement préjudice à ses ambitions, au profit cependant d’une narration limpide mais didactique (les conséquences de cette créature au sein du couple).
L’intérêt vient donc de cette créature enfantée par le couple. Le film peut ainsi se diviser en 3 parties : l’enfance (l’amour maternel naissant, le désir de protéger sa progéniture et de l’éduquer), l’adolescence (l’éveil sexuel, le rejet de la mère, et l’attirance pour le père, etc.) et l’âge adulte (l’émancipation, la séduction et la domination). Bref, un condensé de la vie amplifié par les origines tant bestiales qu’humaines de la créature qui bousculera le monde parfait du couple Sarah Polley/Adrian Brody. Dualité que l’on retrouvera tant dans le comportement de la créature que dans l’évolution physique de celle-ci (un grand bravo au character designer).
Seul le final peut paraitre douteux. Alors qu’il était jusque là plutôt intimiste, Splice bascule dans le pur film de monstre en même temps que la créature s’affirme en tant que dominateur… logique me direz-vous ? L’auteur de ces lignes ne peut qu’approuver mais avoue aussi que la rupture peut sembler brutale et malvenue.

La production de La Comtesse force le respect surtout dans le paysage actuel du cinéma français (peut-être trouverons-nous un début d’explication en constatant qu’il s’agit d’une coproduction allemande). Sujet délicat (l’adaptation de la vie de la comtesse Bathory assoiffée de sang de vierges), film d’époque pourtant d’une modernité évidente, le film est porté à bras le corps par Julie Delpy ici réalisatrice, scénariste, interprète et compositeur de la musique. Un caprice d’actrice ? Et bien non, c’est là où le film est intelligent car La Comtesse s’efforce de raconter une histoire plus subtile qu’elle n’en a l’air (Bathory est-elle réellement coupable ?) sans jamais surligner la performance d’actrice. Julie Delpy actrice est au service de son histoire et non l’inverse.
Cependant La Comtesse est loin d’être parfait. La mise en scène navigue entre classicisme ennuyeux et légèreté bienvenue. Les maladresses viennent surtout de la narration : Julie Delpy choisi d’ouvrir et de fermer le film du point de vue de l’amour manqué de la comtesse Bathory. Choix malheureux puisque celui-ci n’ayant pas vécu l’histoire tragique de la comtesse doute du bien fondé des accusations. Or Julie Delpy s’efforce pendant toute la durée du film à nous montrer la folie aveugle et meurtrière de la comtesse rongé pour l’amour (Bathory ordonne et assiste à plusieurs meurtres dans un même plan). Dommage, car le film aurait eu intérêt à jouer sur un seul de ces points de vue (la vérité ou le mystère) et non les deux ; ce qui aurait évité de créer une confusion et de contredire le propos du film.
La Comtesse n’est pas pour autant raté, loin de là. Plusieurs aspects sont intéressants et traité assez finement par petites touches ici et là, comme le contexte politique, Bathory femme d’affaire ou encore les motivations de la comtesse : l’éternelle beauté. Sujet encore tabou aujourd’hui surtout chez les actrices. Julie Delpy n’hésite pas à s’enlaidir pour servir son propos et illustrer les conséquences de la recherche vaine de l’éternelle jeunesse dans le seul but de plaire. Du sang des vierges au botox et à la chirurgie esthétique, de la cour du roi au star-system, la comparaison est claire. Film attachant et passionnant, La Comtesse est malheureusement un peu trop maladroit, mais reste une sympathique surprise.

Il y a des films qui, selon la sensibilité et le vécu de chacun, touchent plus ou moins nos cordes sensibles. C’est une sensation inexplicable. Accidents Happen est de ceux-là et c’est sans aucun doute LA surprise de ce festival.
Partant d’un postulat de départ fantastique (Où que nous soyons nous ne sommes pas à l’abri d’un accident, nous ne contrôlons donc pas notre destin) Andrew Lancaster s’en écarte dès l’exposition de la famille de Geena Davis pour basculer dans la comédie dramatique. Comédie où chaque membre de la famille va cacher son malaise et sa tristesse derrière un cynisme ravageur et se défendre sur un ton sarcastique. Évidemment d’ici la fin d’Accidents Happen chacun va trouver un moyen de se libérer du poids de l’accident pour au final faire le deuil du passé et pardonner son prochain. C’est classique, mais transcendé par le traitement visuel (les ralentis accentuent l’absurdité de certaines scènes) et surtout par les acteurs, tous parfaits, dont une Geena Davis simplement magistrale !
L’humour noir et l’émotion prédominent. Une fraicheur instantanée se dégage du film, on rit a gorge déployée devant le décalage des scènes, on pleure sincèrement devant la détresse de la mère et la tendresse de son fils.
Andrew Lancaster n’évite certes pas les maladresses (des ralentis qui ne fonctionnent pas et la musique qui surligne certaines scènes n’est pas des plus subtiles), les fautes de goût (le final lourdingue) et les rendez-vous manqués (la relation tendancieuse entre les deux jeunes garçons) mais cela n’entache en rien le sentiment d’euphorie qui nous submerge. La critique laisse soudain la place au plaisir qu’Accidents Happen procure (ou alors on s’ennuie ferme, c’est selon, à l’instar de notre sans-cœur de rédacteur en chef).

Le nouveau film du réalisateur de Princesse fit déjà sensation au sein de la rédaction lors de son premier passage au 15ème Etrange Festival de Paris. Toujours inédit, ce fut un réel plaisir de constater qu’Echo fut une nouvelle fois sélectionné tant ce film mérite d’être découvert au cinéma. Anders Morgenthaler change de registre et de média mais continue de développer les thèmes déjà abordés frontalement dans son précédent film (la famille, la figure paternelle).
L’ambiance et l’esthétisme d’Echo empruntent (volontairement ?) énormément aux Yurei Eiga (films de fantômes japonais) et plus particulièrement à Dark Water d’Hideo Nakata. Les deux films utilisent un lieu d’habitation commun pour le hanter, les personnages principaux de chaque film ont un trauma lié à l’enfance, les deux réalisateurs feront intervenir le fantastique par l’eau.

Cependant Anders Morgenthaler va peu à peu s’émanciper des codes du Yurei Eiga et insuffler dans sa mise en scène une sensibilité, une poésie qui lui est propre. Ce qui donne au film une vraie identité danoise rafraichissante !
Vous aurez peut être remarqué que le rôle du père torturé par son choix est magnifiquement interprété par le méconnaissable Kim Bodia déjà vu dans Bleeder et Pusher de Nicolas Winding Refn et dans Le Veilleur De Nuit d’Ole Bornedal. Angélique, le personnage féminin, interprété par la ravissante Stine Fischer Christensen (déjà présente dans Princesse) n’est là que pour apporter une fragilité et un échappatoire à Kim Bodia. Le film aurait pu être parfait dans son genre s’il ne s’était pas attardé sur une sous-intrigue en rapport avec Angélique. Sous-intrigue qui rompt avec le reste de l’ambiance du film. Au final Echo fut LA surprise de l’Etrange Festival de Paris 2009, et encore une fois de cette session lyonnaise.

Est-il possible d’avoir le même regard critique entre un film ayant un budget de série A, un autre de série B et Z ou pire avec un film ayant un budget insignifiant ? Blackaria, nouveau giallo français après Amer, détient peut être un début de réponse. Le résultat final proportionnel au budget rachitique est au-delà des espérances, en ce qui concerne la mise en scène, les SFX et la photographie qui prouve le sérieux de l’entreprise.
Prévu à la base comme un sketch de 26 minutes puis étiré (comprendre rajout de meurtres) pour avoisiner les 70 minutes, le rythme et surtout l’histoire du film s’en ressentent indéniablement. C’est d’autant plus flagrant que le mauvais jeu des acteurs ne masque pas les carences du scénario. Précisons néanmoins que les acteurs sont pour la plupart des techniciens troquant leur salaire par solidarité dans ce projet attachant. Cependant la tueuse s’en sort honorablement, et il faut bien avouer que les victimes ont beaucoup de charme…

A l’instar de Blackaria, Villemolle 81 est un film qui divise ses spectateurs. Tourné entre potes (dont Monsieur Winshluss Férailles), cette production fauchée parodie le film de zombie façon France 3 régionale.
Après un passage à l’Etrange Festival de Paris en septembre 2009 dans une « Version 3 », puis à l’Absurde Séance de Paris lors de la « Nuit Zombie » le 31 Octobre 2009 (sans la mention « version 3 ») et enfin au 36ème festival de la BD à Angoulême en 2010, le film n’est certes pas une avant première mais il demeure encore inédit dans les salles.
Malheureusement, la version finale de Villemolle 81 est, dans ses meilleurs moments, tout juste aussi bonne qu’un épisode de Groland. Il y a en effet quelques passages qui sont vraiment tordants, essentiellement dans la première partie présentant le village et ses habitants. Le reste ressemble à du collage d’idées plus ou moins bonnes sans lien apparent rendant le tout chaotique. La seconde partie du film, avec l’arrivée des Zombies, trop foutraque, voire parfois navrante, enterrera définitivement le métrage.
Enfin, permettez-moi d’apporter quelques réserves à la critique de notre rédacteur en chef. Mammuth peut en effet être vu comme le film somme du duo Delépine & Kerven. A la fois tendre et drôle sans qu’un registre prenne de l’importance sur l’autre. Mammuth dégage dans ses meilleurs moments une réelle poésie, comme la scène de la piscine au milieu du lac. Mais le cheminement de ce laissé pour compte est parfois maladroit comme cette fin répétitive et médiocre où l’on voit Gérard Depardieu en djelaba repasser son bac de philosophie, accompagné d’une voix-off nous expliquant qu’il a trouvé la sérénité…

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