Etrange festival : de l’autre côté du miroir et de l’écran
Par Anthony Plu • 13 avr 2010 • Categorie: Dossiers • Contacter l'auteurParmi les différents thèmes au programme de cette édition lyonnaise de l’Etrange Festival, les organisateurs ont eu la bonne idée de faire un cycle autour d’Alice aux pays des merveilles et de son principe de passer de l’autre côté du miroir et donc du réel.
Avant d’aborder 2 films de ce cycle, il peut être intéressant de s’arrêter un moment sur cette idée du réel et du fantastique. De l’un à l’autre, la frontière est ténue et se franchit rapidement… cela tient à peu de chose : le point de vue et l’interprétation.
DE L’AUTRE COTE DU REEL
Le hasard, les coïncidences, les apparences… Non, non, nous ne sommes pas chez Claude Lelouch mais dans Accidents Happen de Andrew Lancaster, une comédie dramatique qui n’est pas parfaite, loin de là, mais qui dans ses meilleurs moments parvient à faire rire ou émouvoir sur les gestes apparemment anodins mais qui peuvent avoir de graves répercussions. Fatalité ? Destin ? Malchance ? Peu importe, semble dire le film, car le principal est d’apprendre à les accepter. Du moment où l’on parvient à vivre avec, la question semble superflue. A l’inverse, plus on ressasse ces interrogations, plus on fait du sur-place.

C’est donc le cas des personnages de ce film qui sont confrontés à la mort de proches suites à des accidents qui auraient pu être évités. Faut-il vivre dans le souvenir et ne pas accepter le présent ? Faut-il se réfugier dans des occupations qui anesthésient l’esprit (l’alcool, le bingo, des relations superficielles) ou faut-il se couper de tout ressentiment ? La psychologie du film est l’un de ses points forts même si l’on sent que certains personnages ont dû souffrir de coupes au montage.
Au final le film n’a clairement pas les qualités de ses ambitions et se fourvoie parfois dans le mauvais goût et la maladresse. Mais le film a pour lui des acteurs de qualité (Geena Davis fabuleuse), un mélange de ton tragi-comique qui fonctionne, des relations toujours ambigües et une réelle sensibilité du réalisateur dont les thèmes sont forcément très subjectifs. L’équipe de 1kult est très partagée sur le film, mais contrairement à une grande partie des habitués trouve que le film a tout à fait sa place dans ce festival. L’étrange a-t-il besoin d’être fantastique, trash ou déviant ? C’est quelque part le propos de l’oeuvre qui nous a donné envie d’inclure dans ce dossier thématique ce joli premier film signé par l’ancien compositeur d’Alex Proyas.

Si Accident happens est uniquement centré sur un seul côté du miroir, Valérie ou la semaine des merveilles de Jaromil Jires ne semble exister que dans son reflet. Le film n’est pas facile d’accès pour son absence de narration claire, pour sa profusion de symbolisme sur l’éveil de la sexualité, pour ses personnages insaisissables, etc… Beaucoup n’ont donc adhéré au film que pour son aspect visuel très soigné à l’esthétisme hypnotique, ne sachant comment aborder l’univers.
Les quelques pistes de lecture qu’on pouvait deviner par-ci par-là trouvent leurs explications dans la toute dernière partie. Tout ne semble être qu’un songe et/ou un fantasme d’une adolescente qui prend conscience de son corps quand arrivent ses premières règles. A partir de là, le film jouera à fond les répétitions, multiplications et autres variations. On peut ainsi se demander si tous les personnages masculins ne sont pas des déclinaisons de la même personne sur laquelle l’héroïne fabulerait tour à tour : l’homme sensible mais presque asexué, la figure du père rassurant, l’être vampirique angoissant mais terriblement attirant. Par un jeu de masque et de prise d’identité, Jirès sème le doute sur les motivations et la psychologie des personnages. Perdu comme Valérie, on ne sait à quel saint se vouer, et les limites du bien et du mal se font de plus en plus floues.

Il en va de même pour les personnages féminins qui sont tous un peu Valérie à différent âges ou du moins des Valéries hypothétiques. Dans ce film où la nudité n’est jamais gratuite, on peut prendre la scène lesbienne comme une métaphore de la masturbation où Valérie découvrirait son autre « elle », une Valérie dont la sexualité serait enfin libérée et saine. Ces visions fantasmées trouvent également corps dans la répétition de scènes et des décors qui peuvent renseigner sur les différents niveaux imaginés par l’héroïne. On retrouve ainsi des scènes pratiquement à l’identique : l’arrivée de la troupe de musiciens, les plans de fontaine, Valérie dans sa chambre à la blancheur virginale, les moments où elle scrute des étreintes à travers une serrure, sans parler des morts et résurrections à profusions. Rien que la figure récurrente des boucles d’oreilles impose la dualité et la gémellité comme pure artifice de narration.
Tout cela prend donc enfin sens dans les dernières minutes où toutes les différentes strates de réalité (ou plutôt de rêves) se rejoignent dans une seule et même vision onirique, épanouie et lumineuse qui sonne le passage à l’âge adulte de Valérie portée par l’actrice dont la beauté juvénile, troublante et incandescente joue énormément dans la fascination que provoque ce film entêtant.

Ce personnage de Valérie qui se fabrique un univers imaginaire à la fois inquiétant et sensuel peut être perçu comme une variante plus âgée et sexuelle de Alice aux pays des Merveilles dont la sélection programmait une adaptation par un confrère tchèque de Jaromil Jires : Jan Svankmajer. Surtout connu pour ses court-métrages d’animation, Svankmajer a réalisé également une poignée de long-métrages dont ce Alice qui trahit en partie le livre pour rester plus proche des thèmes et de l’univers du cinéaste : la transformation des corps, la nourriture, l’anatomie, le rapport à l’environnement, les couleurs dé-saturées. Le film commence d’ailleurs presque comme une succession de natures mortes auxquelles Alice donnera vie par ses songes. Débute alors le fameux périple d’Alice pas si merveilleux car chez Svankmajer, le malaise, le sordide, l’inquiétant et l’absurde prédominent. On retrouve ainsi la majorité des passages du livre ( les champignons et potions qui font grandir, le lapin en retard, le chapelier fou, la chenille, le bébé cochon, la reine de cœur, etc…) mais dans une dimension qui en enlèverait la portée fantaisiste et légère comme on la trouve dans la plupart des autres adaptations ( celle de Disney, de Burton, la version anglaise des années 40, celle avec Cary Grant et W.C Fields etc… ). Chez Svankmajer, le voyage prend des tournures dérangeantes avec sa quasi absence de dialogues, son univers visuel terne pratiquement monochromatique et son bestiaire composé essentiellement de squelettes d’animaux grotesques. Les natures mortes et figées du monde réel se substituent à une succession de créatures morbides qui n’ont rien de rassurant. Le réalisateur renouvelle ainsi beaucoup l’univers du livre en apportant des modifications inspirées pour des tableaux toujours plus surréalistes comme la descente en ascenseur ou la chenille qui se révèle être un serpent-chaussette. Un autre apport non négligeable est celui de ramener le film au niveau scolaire. Dans cette version, Alice laisse divaguer son esprit alors qu’elle est censée apprendre une leçon, elle passe dans le monde des « merveilles » par un pupitre et non un terrier, c’est boire l’encre qui la fait changer de taille… Même le lapin qu’elle suit dans son parcours est un animal empaillé en vitrine pour des cours d’histoire naturelle. Mais Svankmajer évite cependant soigneusement de donner un discours clair aux métaphores évidentes et il est difficile de savoir si sa volonté est ou non de critiquer un système d’éducation scolaire.
C’est une des grandes forces de ce film définitivement atypique que de nous laisser le choix de l’interprétation à faire. Comme dans Valérie, il est toujours difficile de faire la part des choses entre ce qui appartient au véritable quotidien et ce qui est du domaine de l’imaginaire de la petite fille. D’ailleurs Svankmajer s’en amuse dès le début en nous rappelant qu’Alice nous présente un film et non une histoire. C’est aussi une manière de prendre dès les premières secondes ses distances vis à vis de l’œuvre de Lewis Carroll pour nous plonger dans un monde personnel.
L’ECRAN TOTAL
De l’autre-coté de miroir à l’autre coté de l’écran de cinéma il n’y a que quelques pas ou quelques sièges qu’il est facile de franchir. Cela nous mène à La Montagne sacrée, œuvre phare et emblématique de Alejandro Jodorowsky et du mouvement Panique. Parmi les nombreuses pistes de lecture de ce film inclassable entre Bunuel, Fellini et Freaks de Tod Browing se trouve une audacieuse mise en abime qui est un délirant pied de nez au spectateur.

Pendant une grande partie du film le cinéaste nous mène en bateau dans sa succession de plans iconiques, abstraits, surréalistes, mystiques, ésotériques ou poétiques. Alors que le public commence à saisir le sens de cette fable très critique envers la société de consommation, l’exploitation touristique ou religieuse de la misère humaine, Jodorowsky change radicalement son fusil d’épaule. Il aborde soudainement la question religieuse sous un jour qui semble en totale contradiction avec ses propos initiaux. Durant la dernière demi-heure, les faux prophètes de la société moderne, qui étaient ridiculisés par le cinéaste avec une virulence et un humour délirant, se dirigent doucement vers une véritable sagesse spirituelle. Alors qu’on allait en pleine impasse idéologique, Jodorowsky qui interprète non innocemment lui-même le guide/gourou, nous explique qu’il n’y a rien à comprendre, que tout ça n’est que du cinéma et qu’on est bien idiot de vouloir donner un sens à tout ça. Loin d’être une simple provocation ou l’aveu d’une paresse scénaristique (comme pouvait l’être Quoi ? de Polanski par exemple), Jodorowsky nous invite vraiment à nous questionner sur le problème de la captation du monde, des événements et des sur-interprétations qui nous faisaient de l’œil durant toute la très longue première partie. Là aussi, l’ombre de Luis Bunuel n’est jamais loin puisque le surréaliste prenait plaisir à parsemer son œuvre de faux symboles pour mieux prendre les critiques à leurs propres jeux.
Mais cette démarche renvoie forcement à un autre pied de nez – pour ne pas dire un doigt d’honneur – d’un autre iconoclaste de génie, Hideaki Anno qui dans sa série télé Evangelion s’en prenait aux Otakus (comprendre des geeks japonais capables de vivre repliés sur eux-mêmes pour se vouer corps et âmes à leurs passions). Après les avoir brossés dans le sens du poil, il leur démontrait violemment qu’ils n’étaient que des imbéciles à vivre par procuration et qu’ils feraient mieux d’exister dans le vrai monde. La chose et sa manière de le faire créa un scandale sans précédent dans l’histoire de la télévision japonaise (pour ne pas dire mondiale).
La démarche et la volonté des 2 auteurs n’est pas obligatoirement la même mais il est toujours rare de voir des cinéastes remettre en cause eux-mêmes la nécessité de leur art. Faire un film ou une série, pour nous dire ne pas la regarder est une réflexion tout autant profonde que prétentieuse, osée que vaine pour nous démontrer que l’autre côté du miroir est avant tout une impasse. Mais pour reprendre l’image psychanalytique du stade du miroir chez l’enfant, peut-on évoluer si l’on ne connaît pas soi-même son reflet ?

Si vous êtes toujours là à lire, l’auteur de ces lignes ne peut s’empêcher de parler des autres voyages faits de l’autre côté de l’écran pour des séances dont on ne revient pas indemnes. Devil story et Les Tringleuses forment un couple des plus hallucinants nanars qu’il nous ait été donné de voir. Les regarder tient du trip ultime et d’un saut à pieds joints dans la quatrième dimension. Durant près de 90 minutes dans les 2 cas, les limites du l’imaginaire et surtout de l’imaginable sont explosées sans appel.
Le premier est un slasher fantastique normand qui, à cause d’une durée trop courte pour être distribué, a dû étirer à l’infini chaque séquence jusqu’à en devenir hilarant, passant ainsi de 52 minutes à près d’une heure trente. Découvrir les séquences du chat sur la falaise (une référence à Alice serait-on tenté de dire pour justifier avec mauvaise foi la présence de ce film dans ce dossier) et surtout l’homérique affrontement entre le chasseur et un cheval démoniaque est une expérience indescriptible.

Le second est un policier porno d’Alphonse Béni qui lui aussi nous embarque dans une intrigue improbable. De mémoire, nous n’avons jamais vu un tel amateurisme au cinéma : les dialogues qui se voudraient du Audiard offrent leur lot de répliques cultes, la mise en scène est consternante de nullité avec les champs contrechamps parmi les plus ratés du genre, la musique comporte trois morceaux passés en boucle sans aucune logique, les quelques scènes hard n’ont absolument rien d’excitant… mais surtout la direction d’acteur n’appartient à rien de connu au niveau humain. Il faudrait faire de ce film une sorte d’échelle de Richter. Aucun des acteurs (à commencer par le réalisateur) ne parvient à aligner 2 mots sans les espacer de plusieurs et longues secondes interminables. C’est bien simple, on a parfois l’impression de se retrouver dans une caricature de cinéma d’auteur parodié. On a l’impression que pour sortir chaque réplique, tous les acteurs se livrent à une bataille sans merci pour trouver la foi de déclarer ses monuments de proses cinématographiques. Et si ce constat n’était pas suffisant, les situations imaginées par Béni sont tout autant inutiles (les intermèdes music-hall, les scènes X) qu’échappant à tout esprit critique : le chat sur sa gouttière (décidément, encore une référence à Alice), la voisine venant chercher son aspirateur ou le meurtre maquillé en suicide.
Deux films qui dépassent tellement l’entendement qu’il faudrait les montrer dans les écoles de cinéma à l’instar de Citizen Kane ou Rashomon.
