Les super-héros oubliés du cinéma

Par Guillaume PERRIN • 3 mai 2010 • Categorie: Dossiers, FocusContacter l'auteur

Certains signes ne trompent pas, les super-héros acquièrent peu à peu une légitime reconnaissance. Et ce n’est ni le réjouissant « Week-end Justiciers » organisé dans le cadre du cycle Noir/Lumière du Forum Des Images, ni les sorties quasi simultanées de Kick Ass ou Iron Man 2 qui nous contrediront.

Depuis sa création, la bande dessinée américaine a longtemps traîné cette réputation de « sous-culture » avilissant pèle-mêle ados boutonneux décadents et adultes immatures associables (les geeks, terme péjoratif avant d’être récupéré pour de mauvaises raisons par le grand public).

Pourtant, à l’instar du manga, le comics a toujours été le reflet de la société (américaine), de ses angoisses et de ses travers. C’est bien souvent un des premiers médias de divertissement à traiter de l’actualité (11 septembre) et des sujets tabous (drogue, homosexualité), à avoir le recul nécessaire pour s’autocritiquer (racisme, guerre). La naissance des plus célèbres super héros est littéralement liée au contexte historique (comme le super soldat Captain America, créé en 1941 pour vaincre Hitler).

Comme le prouve le documentaire Marvel 14 présenté à l’Etrange Festival de Lyon il y a quelques semaines, ainsi qu’à Paris au Forum Des Images, on est finalement loin de la décadence longtemps dénoncée par les pouvoirs publics, les groupes de pression religieux et les conservateurs.

Par ailleurs, le lectorat de 1961 de Marvel, « la petite maison des idées », est le même qui aujourd’hui consomme, initie leur progénitures aux comics, et parfois réalise et produit. Aussi l’industrie opportuniste du cinéma ne pouvait pas manquer cette occasion d’absorber ce marché juteux qu’est l’adaptation. La consécration des super héros, profitant aux autres compagnies comme DC Comics, semble donc liée à la conjoncture plutôt qu’à une réelle émancipation d’une culture à part entière.

Cependant comme l’atteste Le Signe De Zorro, les héros masqués existent bien avant la naissance du premier super-héros en 1937 : Superman. De même que leurs « adaptions » cinématographiques ne sont pas non plus réservées qu’aux Américains.

Jouons les prolongations en exhumant quelques trésors. Évoquons pour commencer l’adaptation d’une pièce de Rinehart Mary Roberts intitulée The Circular Staircase qui inspira plus tard le Caped Crusader.

The Bat Whispers de Roland West est, quant à lui, surprenant à plusieurs titres. Une première version film muette The Bat fut réalisée, toujours par Roland West, en 1926 mais c’est dans sa version parlante de 1930 que le film se rapproche clairement du look et de l’esthétisme de Batman. Bat-grappin, Bat-signal, Bat-costume, Bat-mobile équipée de fumigènes, Bat-cape, Bat-ombre qui effraye les victimes, sans parler de l’architecture expressionniste gothique, toutes les influences sont là à l’état embryonnaire. Cependant, The Bat n’a pas le même code de justice que Batman puisque notre homme masqué est un voleur. Et c’est après l’avoir vu défier le possesseur d’un collier que nous nous retrouvons dans un gigantesque manoir digne de Bruce Wayne.

Roland West utilise tous les artifices à sa disposition pour insuffler à sa mise en scène une sophistication qui n’est pas pour nous déplaire, à l’image de l’introduction du film, à savoir un impressionnant travelling arrière plongeant d’un immense building pour atterrir tout droit sur le sol. Un efficace jeu de maquettes, toujours aussi saisissant aujourd’hui.

Malheureusement, cette sophistication s’efface à partir du moment où l’action se situe dans un manoir « hanté » mettant en scène une multitude de personnages. Le film devient une sorte de Cluedo, où le but est évidemment de démasquer notre voleur.  La caméra semble d’un coup pesante et l’objectif choisi est systématiquement large. Ce parti pris est sans doute lié aux contraintes imposées par le manoir avec ses innombrables couloirs et escaliers.

Roland West se rabat sur la peur qu’inspire The Bat tel un fantôme, et nous offre ainsi plusieurs fulgurances en jouant sur les ombres, les noirs et la lumière comme dans cette scène où notre protagoniste est témoin d’un vol dans une banque, scène rappelant beaucoup le générique en forme de mini film de la série animée Batman chapeautée par Bruce Timm qui est sans hésiter LA meilleure adaptation de la bande dessinée éponyme.

Le film est disponible chez Bach Films dans une édition techniquement correcte accompagnée de deux documentaires dans sa forme la plus simple mais éclairant les origines de The Bat, son auteur et son réalisateur.

Autre vraie curiosité, autre horizon avec un cinéma turc tout droit issu de la culture pop des années 60-70. Un des chefs de fil du mouvement, le réalisateur Yilmaz Atadeniz, est venu en Juillet 2009 présenter et nous faire découvrir trois de ses œuvres lors du 7ème Festival Paris Cinéma : Kilink In Istanbul, Kilink Vs Superman et The Deathless Devil. Nourri au serial américain des années 30-40 Yilmaz Atadeniz a conservé cette intensité éprouvante typique du genre pour réaliser cette trilogie de super héros.

Mais Yilmaz Atadeniz pioche aussi sans vergogne dans les différents genres qui caractérisent la culture pop internationale : l’agent secret anglais 007, les super héros américains, les catcheurs mexicains, ainsi que la violence graphique et le sexe du cinéma italien ou encore les films de kung-fu hongkongais. Le mélange de ces genres donne à l’ensemble une énergie quelque peu épuisante masquant difficilement la pauvreté du budget. Qu’importe l’intrigue, les films usent et abusent des codes et enchaînent sans répit combats (avec une réelle gestion de l’espace dans Kilink In Istanbul), courses poursuites, fusillades, rebondissements sur rebondissements, tortures, enlèvements multiples, sexe, cliffhangers, faux semblants, retournements de situation, pièges fatals, cachettes et îles secrètes, etc.

L’affiche originale de The Deathless Devil illustre bien ce débordement d’idées pour notre plus grand plaisir !

Malheureusement, comme un peu partout, la démocratisation de la TV dans les foyers tua cette industrie du cinéma. Aujourd’hui la majorité des films ont été détruits alors qu’il s’agit d’un vrai pan de l’histoire de la culture turque, comme le prouve la naissance de comics originaux donnant lieu à leur propre adaptation avec Tarkan… et bouclant ainsi la boucle.

La difficulté de retrouver ces copies explique la qualité technique des films disponible en DVD chez Mondo Macabro et Onar Films, mais qu’importe ! La découverte de ces petits films rendra euphorique plus d’un cinéphile de la même manière qu’un film d’action en provenance de l’ancienne colonie anglaise ou un giallo transalpin.

Attaquons-nous maintenant à une idée reçue : le premier super héros n’est pas comme beaucoup le croient Superman, et il n’est pas non plus américain. Il est japonais et répond au nom de Golden Bat (encore une histoire de chauve-souris). Né de l’imagination du scénariste Ichiro Suzuki et de l’illustrateur Takeo Nagamatsu au début des années 30 sous forme de Kamishibai (« Théâtre de papier » où des illustrations sont commentées), ce « manga » est un mélange entre The Man Of Steel (pour la résistance et sa capacité à voler) et The Dark Knight (pour les symboles de la chauve-souris). En fait, Golden Bat pourrait être surnommé The Light Knight. Cependant, les apparences sont trompeuses puisqu’on ne peut pas prétendre que l’aspect du Golden Bat inspire confiance : bien qu’entièrement doré et dévoué à la justice, le héros revêt une tête de mort comme masque et ponctue ses répliques d’un rire sardonique !

L’adaptation The Golden Bat, réalisée en 1966 par Hajime Sato, ne sombre pas dans les influences américaines,  bien au contraire ! En effet, le film est typiquement japonais et s’apparente d’avantage à un Sentai de luxe magnifié par le cinémascope et le noir & blanc de la Toeï. Cependant, le film souffre d’une mise en scène trop conventionnelle. Prévu à la base comme une superproduction censée lancer une franchise, le projet réduit comme peau de chagrin, car la Toeï finit par réduire considérablement le budget et impose de tourner en noir et blanc. Malgré ces contraintes (impactant principalement les décors et les costumes – surtout celui, ridicule, du méchant), le film est rythmé par des personnages hauts en couleurs dont un scientifique expert en pistolet laser interprété par Sonny Chiba !

The Golden Bat nous réserve d’agréables surprises, les similitudes avec Batman ne s’arrêtant pas qu’aux symboles de chauve-souris (Bat-traceur et Bat-signal) et met en scène un sosie de Double Face !

Les films de super héros indiens ne se résument pas qu’aux parodies kitsch de Superman ou Spiderman et avec Krrish le cinéma indien prouve qu’il est bel et bien la deuxième industrie au monde derrière les États-Unis.

Suite de la comédie de science fiction Jadoo L’Extraterrestre (Koi… Mil Gaya) et énorme succès au box office, Krrish est un mélange a priori improbable entre le cinéma outrancier et tape à l’œil de Michael Bay et Bollywood, tous deux caractérisés par leur exubérance excessive. Et l’on se rend compte que la mise en scène clinquante de Rakesh Rosha (également scénariste et producteur) appuyée par une bande-son omniprésente d’un Salim-Suleiman ayant fait un stage « renforcé » chez Hanz Zimmer, sied parfaitement à la démesure des films de Bombay.

Il faut reconnaitre que Krrish accumule les prises de risque. A l’instar de la SF de Jadoo…, les films de super héros sont très rares dans le cinéma indien et les suites tout autant (ceci expliquerait surement les sur-explications des nouvelles technologies pour accoutumer son public). Suite à la mort des ses parents et à la découverte de ses pouvoirs, le parfaitement beau Hrithik Roshan, protégé par sa grand-mère, s’exilera avec cette dernière dans les montagnes reculées de l’Inde. Mais la splendide journaliste Priyanka Chopra, viendra perturber les sens de notre bel Apollon qui finira par la rejoindre à Singapour et ainsi devenir Krrish !

Le film se divise clairement en deux parties correspondant en fait à l’intermède : la découverte des pouvoir de Krishna dans un paysage idyllique et la naissance du héros au contact d’une ville hostile.

La magie de Krrish vient de sa surenchère visuelle où la moindre émotion est renforcée par des mouvements de grues, des travellings démesurés, abusant même des travellings circulaires si chers au réalisateur de Armageddon et Transformers… à la différence près que le montage de Krissh est ample et fluide. Il n’est pas improbable d’adhérer totalement à cette surabondance de bons sentiments qui rendent au final crédible cet univers fantasmagorique : les personnages principaux gardent systématiquement un sourire aux lèvres, dans l’action comme dans les scènes de dialogue, chantent et dansent dans les champs de fleurs pour rendre visite à mère-grand, ont toujours les cheveux aux vents (ce qui d’ailleurs sert le scénario de manière aussi cocasse qu’étonnante).

L’action n’est pas en reste puisque ce n’est autre que le réalisateur Ching Sui-Tung qui chorégraphie le film. Concentrées principalement dans la deuxième partie, les performances mises en scène du réalisateur d’Histoire de fantômes chinois et Swordsman nous offrent de véritables fulgurances forcément influencées par les films contemporains du genre (Matrix, Blade 2, Spider-Man, Black Mask, etc.) renforcées par des effets spéciaux d’une qualité surprenante. Au final, Krrish est un rafraîchissant blockbuster calibré à l’indienne que nous ne pouvons que vous conseiller de découvrir.

Comptant beaucoup d’autres perles ou raretés, comme Kriminal de Lenzi, Docteur Justice de Christian Jaque, Wonder Seven de Ching Siu Tung (dont il est question ci-dessus), le film de super héros ne se limite pas aux quelques productions hollywoodiennes, et à travers notre sélection, nous vous invitons à vous aussi partir à la recherche des nombreuses adaptations et bizarreries que le genre compte tout autour du monde.

Merci à Fabien Mauro pour les sources vidéos

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Enfin 4 commentaires. Et vous ? »

  1. Golden Bat, c’est vraiment pas mal, je l’ai vu l’année dernière en VOSTA. Magnifique noir et blanc scopé

  2.  » longtemps traîné cette réputation de “sous-culture”

    L’article est vraiment interessant et revient sur des tas de trucs que je ne connaissais pas trop…
    Je ne suis juste pas trop d’accord avec cette remarque.
    C’est surtout une certaine forme de la bd qui traine cette réputation et encore..ce n’est plus trés vrai depuis les années 70..
    Quand Resnais consacre un film à la bd Us avec I Want To Go Home …on peut se dire qu’elle n’est plus tout a fait considérée comme une sous-culture et qu’elle a gagné ces lettres de noblesse.
    Le coté honteux..c’est les années 50,60.

    En tout cas, merci pour l’article !

  3. Je suis d’accord pour dire que le comics n’est plus une sous culture comme dans les années 60 !

    Cependant, un passionnés de comics (encore plus que celui du manga – qui est depuis longtemps accepté en france – et de la BD franco-belge) est encore souvent regardés de travers par certaines personnes (et je le vis au quotidien) quand d’autres trouvent que les adaptations sont de purs produits de divertissement à la mode… alors que c’est une culture qui est très mature dans le traitement de l’actualité… c’est ce que je voulais insinuer… alors certes ce n’est pas aussi honteux d’aimer les comics que dans les années 60 mais il reste toujours énormément de préjugés.

    Pour les curieux, au moment de boucler mon article j’ai découvert un site qui répertorie quasiment TOUTES les adaptations de BD au sens large : http://www.superheroeslives.com/

  4. Je suis d’accord pour dire que le comics n’est plus une sous culture comme dans les années 60 !

    Cependant, un passionnés de comics (encore plus que celui du manga – qui est depuis longtemps accepté en france – et de la BD franco-belge) est encore souvent regardés de travers par certaines personnes (et je le vis au quotidien) quand d’autres trouvent que les adaptations sont de purs produits de divertissement à la mode… alors que c’est une culture qui est très mature dans le traitement de l’actualité… c’est ce que je voulais insinuer… alors certes ce n’est pas aussi honteux d’aimer les comics que dans les années 60 mais il reste toujours énormément de préjugés.

    Pour les curieux, au moment de boucler mon article j’ai découvert un site qui répertorie quasiment TOUTES les adaptations de BD au sens large : http://www.superheroeslives.com/

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