Le Roi des Champs Élysées (Max Nosseck)
Par Anthony Plu • 3 juin 2010 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurParmi les carrières brisées et les destins maudits du cinéma, Buster Keaton s’est offert bien malgré lui une place de choix.
Alors au sommet de son génie artistique et créatif, il fut vendu par son imprésario à la MGM où sa liberté fut très vite bridée. Il devint rapidement le simple exécutant de scénarios sans âme et de réalisateurs sans talent. Cette chute libre le conduisit dans la dépression et l’alcoolisme avec une belle poignée de navets très douloureux à regarder pour ceux qui aimaient « celui qui ne rit jamais ». Bref, pour beaucoup, Buster Keaton est mort après la sortie du Caméraman et ses seuls faits de gloire des années à venir furent son emploi de gagman pour les Marx Brothers et ses apparitions dans Boulevard du crépuscule ou Les Feux de la rampe (dont on raconte que Chaplin aurait réduit considérablement son rôle par jalousie*).
Pourtant il existe une œuvre qui mérite d’être redécouverte : Le Roi des Champs-Elysées, un film français de 1934.

Buster Keaton au plus bas de sa carrière aux USA accepta l’offre d’une comédie indépendante en France où il aurait de nouveau le premier rôle. Il n’en serait qu’acteur, le scénario étant confié à Yves Mirande et Arnold Lipp ; quand à la réalisation, elle fut confiée à Max Nosseck et Robert Wiler (le tout supervisé par Robert Siodmak).
Pas de faux espoir, Le Roi des Champs-Elysées n’est pas un chef d’œuvre oublié mais juste une agréable comédie qui souffre d’un budget réduit et d’une mise en scène sans éclat. Bien heureusement, on y trouve régulièrement l’univers de l’ancienne star du cinéma muet qui inscrit pleinement ce film dans la continuité de sa filmographie. C’est aussi, indirectement ou non, une passionnante mise en abyme de la situation de Keaton à cette époque.
Buster Keaton joue un personnage qui s’appelle Buster et qui distribue à tour de bras des billets sur les Champs-Elysées dans une voiture de luxe et habillé comme un millionnaire. En fait, les billets sont des faux et viennent d’une opération de publicité pour une entreprise de voiture. Difficile de ne pas faire le parallèle avec les exécutifs de la MGM qui s’étaient payé Keaton pour faire de la contre-façon de son propre art. Comme les billets : une face qui attire l’œil et l’autre face où l’on découvre, déçu, le coup de promo décevant (mais qui a réussi à faire déplacer la foule).
Plusieurs autres moments peuvent être vus ainsi : Buster qui aimerait (re)devenir une vedette des planches et du music-hall, le thème de le la contrefaçon et du double (via un sosie gangster). Même sa dépression et son alcoolisme sont évoqués plus ou moins subtilement dans 2 scènes qui offrent d’ailleurs parmi les meilleurs gags du film. Il y a toute une longue séquence où Keaton tente de se suicider et qui porte clairement son style : une sensibilité tragique sans tomber dans le pathos, détournée par des gags décalés et poétiques (le fanion en deuil de la photo, l’oreiller improvisé, l’adieu aux animaux… ). Le clin d’œil à la boisson est plus fin et court, à peine quelques secondes mais ces secondes nous renvoient à ses grandes heures. Keaton, un verre d’alcool à la main, se prend une claque dans le dos par un voisin ce qui le fait sursauter et fait aussi jaillir le liquide de son verre. Passé la surprise de l’action, il parvient à faire retomber chaque goutte dans son verre. Un seul plan qui rappelle le timing perfectionniste et le naturel extraordinaire dont il faisait preuve des années auparavant. On songe alors à la fameuse partie de billard de Sherlock Jr où l’acteur s’était entraîné des heures et des heures pour réussir des coups impossibles aux communs des mortels.
Keaton parvient ainsi de temps à temps à caser un de ces gestes improbables qui semblent être le fait du hasard mais qui demandent un important sens de la comédie, à l’instar du passage où il casse une lampe avec sa canne ou encore toute la scène hilarante où il doit sauter par-dessus un mur mais se coince la tête dans une échelle puis une chaise.

Il faut dire que son personnage perpétue celui de la Croisière du Navigator ou des Fiancées en folie, celui du doux rêveur maladroit, presque inadapté au monde réel, qui se retrouve au mauvais moment au mauvais endroit mais que son sens de la débrouillardise sauve au final.
D’ailleurs, beaucoup de citations remplissent Le roi des Champs-Elysées : le suicide rappelle le court-métrage Hard Luck où son personnage ne réussissait pas à mettre fin à ses jours, la partie dans le théâtre évoque fortement le Figurant, le jeu des trappes et portes dérobées dans le repère des criminelles renvoie au délirant final de High Sign…
Il parvient aussi à quelques moments à retrouver la poésie charmante de ses réalisations lors de sa rencontre avec le personnage féminin et durant la discussion dans le parc tandis que les néons du théâtre scintillent dans l’arrière plan.
Tout est donc bien là, mais bien évidement sur un mode mineur, Keaton n’étant pas le scénariste ni le metteur en scène de ses (més)aventures. D’ailleurs, il est postsynchronisé pour les rares dialogues qu’il a, pour un résultat qui dessert surtout son personnage.
Les réalisateurs, s’ils ne parviennent pas tout à fait à mettre en valeur leur acteur principal ou des scènes plus trépidantes (la poursuite en voiture est vraiment ratée) réussissent toutefois à rendre amusantes des scènes où Buster Keaton n’apparaît pas. C’est le cas avec les spectateurs endormis au théâtre ou bien les gangsters entamant gaiment une chanson pour le retour de leur chef.
Le roi des Champs-Elysées n’est ainsi certes pas le film de la résurrection et Keaton n’est pas le phénix, mais il prouve que loin des cendres, on trouvait encore des braises. Il prouva une fois de plus la chose quelques années plus tard dans une série de court-métrages pour la Columbia dont certains sont sortis en DVD. Là aussi il doit travailler avec Jules White (le réalisateur des Three Stooges) et des scénaristes qui recyclent jusqu’à l’usure les mêmes gags mais pourtant on renoue fréquemment avec du grand Buster Keaton. Certains court-métrages signés Del Ruth (un ancien de Mac Sennett) pourraient même être comparés sans trop rougir à des muets tels que Pest from the West et She’s oil mine.

Le cycle sur Robert Siodmak à la cinémathèque de Bercy n’étant pas terminé, il reste encore une diffusion du Roi des Champs-Elysées le mercredi 9 juin 2010 à 17h15.
* »Il suffit de revoir dans Limelight la séquence avec Buster Keaton, la façon dont ce dernier est peu à peu éliminé de la scène sans aucun contrechamp du public admiratif, contrairement à Calvero » (le personnage de Chaplin) – Tavernier & Coursodon, 50 ans de cinéma américain

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