The Hitler Gang (John Farrow)
Par Anthony Plu • 15 juin 2010 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurToujours méconnu de la majorité des cinéphiles, John Farrow fut pourtant dans les années 1940 le réalisateur d’une poignée de films virtuoses dont le style saisissant s’accommodait très bien d”histoires noires et dramatiques : film de guerre, thriller, western…
Si on retient son nom, c’est malheureusement pour des réalisations tardives avec John Wayne (Hondo et The Sea chase) qui sont très loin de pouvoir rivaliser avec les qualités de ses meilleurs films. Ceux-ci sont aussi ses œuvres les plus difficilement trouvables. C’est le cas de deux titres que nous rêvons de découvrir Two years before the Mast, un film d’aventures “ahurissant” techniquement d’après Tavernier et Coursodon ou bien Alias Nick Beal, une relecture originale et inspirée de Faust. En France, on peut uniquement se procurer La Grande horloge, excellent film noir avec son acteur fétiche Ray Milland ainsi que le toujours génialement haïssable Charles Laughton. Ce suspens bien mené utilise la longueur et la virtuosité techniques des plans pour faire naître une tension et un sentiment de claustrophobie qui parvenaient à occulter les facilités du scénario.
Parmi ses autres mises en scènes réellement invisibles se trouve The Hitler Gang, une œuvre ambitieuse et inhabituelle par rapport à celles tournées durant la Seconde Guerre Mondiale. Nous sommes en 1944 et les films de propagande les plus bêtes et méchants sont écrits à tour de bras avec moult raccourcis des plus gênants. The Hitler Gang à l’inverse est un film très documenté et réaliste qui montre l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler de son putsch raté en 1923 jusqu’aux premières heures de la guerre.
La maturité et le sérieux du traitement étonnent vraiment pour un film de cette époque d’autant que les recherches ne devaient pas être faciles à un tel moment. Car The Hitler Gang aborde, en effet, des moments de la vie du Führer qui ne sont que rarement abordés comme sa relation avec sa nièce, alors qu’elle est importante dans son évolution.
Le film prend des directions qu’on peut trouver discutables mais qui s’avèrent pourtant très pertinentes : manipulé par Goebbels et Himmler qui se servent de ses talents d’orateur pour assouvir leurs idéaux xénophobes et politiques, Hitler est également poussé au meurtre pour être déshumanisé encore plus afin de radicaliser ses actes. Après il faut évidement se rappeler que le film date de 1944 et que les américains ne connaissaient pas encore l’existence des camps de la mort ou des chambres à gaz. Ce n’est donc peut-être pas la biographie la plus historiquement viable mais elle demeure largement cohérente et logique pour apporter un éclairage nouveau.
Les scénaristes se servent en tout cas de zones d’ombre dans sa vie pour broder cette vision sous influence du film noir qui donne une esthétique et une narration très prenantes. Rien que le titre The Hitler Gang renvoie aux figures de gangsters. On trouve en tout cas les thèmes du genre : personnage à l’ambition maladive et au caractère de sociopathe… sans parler des manipulations, intimidations, règlement de comptes, corruptions, meurtres, le tout dans une ambiance visuelle très marquée (photographie, costumes, physique des acteurs).
Ce mélange entre film de genre et reconstitution historique se marie très bien sans jamais tomber dans le révisionnisme ou la propagande populiste. Dans le personnage de Hitler, Bobby Watson en fait peut-être un peu trop par moment mais il est toujours délicat de “jouer” un tel personnage. Bien qu’il eut déjà interprété auparavant le dictateur nazi au cinéma, c’est cette interprétation qui le rendit célèbre. Un peu trop même puisqu’il eut du mal à trouver d’autres genre de rôle par la suite. Il sait ainsi être crédible et il parvient à montrer un Hitler qui se prend lui-même à son propre jeu d’orateur trop éloquent et narcissique (voir la scène où sa “clique” lui souffle d’accuser les juifs des maux de l’Allemagne).
Quant à la forme, elle est d’une rare maîtrise scénique ; généralement tout en plan-séquences plus ou moins statiques mais jamais gratuits. On sent que John Farrow tente toujours de donner à ces longs plans une signification et un style en harmonie avec le contenu de la scène : plan virevoltant pour capter l’effervescence d’une foule, plan fixe avec lumière contrastée pour un sentiment de menace, jeu sur la profondeur de champ pour des moments traduisant la paranoïa d’Hitler.
Cette systématisation du plan-séquence ne joue pas toujours en faveur de Farrow car de nombreuses scènes de dialogue se ressemblent un peu trop. C’est le cas pour les conversations cadrées en plan large dans une légère contre-plongée avec une table au centre de l’image.
On devine aussi que le plan-séquence est une solution économique pour contourner un budget sûrement modeste mais dans ses meilleurs moments (et on en trouve presque une petite dizaine), la réalisation sait se révéler inventive, ample, implacable et très riche dans sa variété de procédés de mise en scène. On pense même parfois à du Orson Welles, ni plus ni moins… Ainsi l’ouverture dans l’hôpital, l’impressionnant travelling circulaire où la foule se déchaîne durant l’un des premiers meetings nazi (une leçon de placement-déplacement chorégraphiée au millimètre près), le mouvement de grue sur l’interruption d’une réunion par Hitler et sa clique (titre français), la mort de la cousine d’Hitler dans un plan de plus en plus étouffant ou le “suicide” d’un journaliste (court mais extraordinaire ballet d’ombres et de lumière), ou le dernier plan sur Hitler sont autant de moments marquants qui mériterait un visionnage pour leur seule existence.
Il ne faut pas croire non plus que la mise en scène de Farrow ne sait s’épanouir que dans la longueur, il sait aussi donner du rythme et de la nervosité comme lors des dernières minutes qui montrent avec violence et cruauté les victimes des différentes exactions qu’Hitler mena contre ceux qui en savaient trop sur lui ou qui s’opposaient à lui. Des plans courts mais dynamiques qui là aussi captent avec une réelle efficacité le cœur de la scène avec travelling, panorama, hors-champ ou gestion du son.
Mais encore une fois, ce film est aussi et surtout l’une des chroniques les plus intéressantes sur un personnage qui a toujours inspiré le meilleur comme le pire le 7ème art.





Où peut-on le trouver ? Cela m’intéresse au plus haut point…