London & Robinson dans l’Espace (Patrick Keiller)

Par Anthony Plu • 28 juin 2010 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur
Avec la sortie très récente d’un coffret Patrick Keiller chez ED Distribution, revenons sur ce réalisateur atypique de documentaires.

London, le premier film de ce coffret évoque un homme revenant dans sa ville (vous aurez compris laquelle) après des années d’absence pour y passer plusieurs mois chez son ancien amant. Avec celui-ci, ils entament une série d’ « expéditions » pour visiter Londres à la recherche des traces d’artistes des temps passés qui ont vécu dans la capitale anglaise. C’est l’occasion aussi d’évoquer le Londres contemporain.

Ce documentaire très engagé nous montre le Londres de 1992, mais également celui de différentes époques : le film remonte ainsi à des décennies ou des siècles, quand la ville était un centre culturel et intellectuel mondial ou encore à quelques années plus tôt avant que les conservateurs au pouvoir n’en changent l’essence et l’âme.

Uniquement commenté par une simple voix off et filmé en plans fixes (un seul mouvement de caméra dans un centre commercial), London ne cache à aucun moment son mépris pour les mutations qu’a subies la ville à un moment justement où son avenir se confirme : c’est l’année où Londres connait une série d’attentats de l’IRA et où de nouvelles élections laissent la ville aux mains de conservateurs.

Les regards que portent le narrateur et surtout son ami sur ces événements sont assez désabusés : le pouvoir en place ne fait que poursuivre sa politique qui déshumanise la ville et la dépouille de son identité en privilégiant le développement des quartiers d’affaire au détriment de la construction d’hôpitaux ou de services publics. Le résultat n’aura pour conséquence que la hausse des loyers et la fermeture des commerces et petites entreprises. Bref, selon eux, ce qui attend les Londoniens (qui votent conservateur par habitude croyant que leur bien est là, par égoïsme) c’est le chômage, la misère, l’insécurité et l’absence de communication.

Une distanciation est mise en place, au travers d’une mise en scène qui privilégie essentiellement les plans larges où les individus n’ont déjà plus leur place. Ce ne sont que des silhouettes lointaines ou au mieux une masse grouillante en mouvement perpétuel. Cette impossibilité d’approcher l’être humain traduit le décalage des narrateurs avec leurs congénères auxquels ils se sentent étrangers, leurs commentaires devenant alors presque ceux d’ethnologues.

Cet isolement est accentué par l’intellectualisme dont ils font preuve dans leur conversation : ils évoquent régulièrement poètes, peintres, écrivains, compositeurs dans un langage et des formulations assez soutenus. Le réalisateur se garde bien de donner une charge émotionnelle à cette vision de Londres et à son glorieux passé,et arrive à ne pas glisser vers une quelconque nostalgie.

C’est avant tout un constat amer et réaliste sur les transformations d’une ville dans sa quête de modernité qui s’est suicidée en vendant son âme à un capitalisme effréné. Qu’attendre d’une ville dont la seule manière d’endiguer la pauvreté est de changer les cabines téléphoniques qui sentent l’urine ?

Le réalisateur et le monteur opposent ainsi souvent deux idées, deux points de vue sur les images qui nous sont données à voir. Loin d’offrir un simple regard clinique, ce documentaire ne manque pas d’une ironie flegmatique typiquement anglaise et un cynisme qu’Oscar Wilde n’aurait sans doute pas renié. Contrairement à ce qu’on pourrait croire donc, le documentaire ne manque pas d’humour ni même d’éléments d’auto-parodie comme ce moment où le réalisateur filme rapidement des cactus dans une boutique lorsqu’il évoque son homosexualité. Cet humour à froid mconfère au film une certaine respiration, voire un peu de chaleur dans ce monde froid et terne.

London, le documentaire, n’est pas une œuvre facile d’accès. Son rythme, sa forme, son contenu, son discours ne sont pas toujours évidents à appréhender mais le voyage proposé sait se faire parfois fascinant et hypnotique.

C’est donc presque naturellement que Keiller livre une suite 3 ans après. Le principe et les « personnages » sont les mêmes mais le cadre s’ouvre cette fois sur toute l’Angleterre. Le documentaire s’intitule cette fois Robinson dans l’espace et le résultat est un peu moins prenant. L’originalité de la démarche n’est déjà plus de mise et surtout le film perd en puissance à force de s’éparpiller dans de nombreux lieux en peu de temps. Les images  sont moins marquées par une personnalité derrière la caméra et elles se font plus redondantes avec le discours des narrateurs.

En réalité, ce documentaire est bien plus explicatif et beaucoup moins philosophique, sociologique et engagé. Ce second opus lasse parfois par sa succession de noms, de lieux et de sociétés qui n’évoquent pas grand chose à moins de connaître assez bien l’Angleterre.

Le film recèle heureusement d’autres atouts, comme la qualité du texte, le phrasé du narrateur, une somme d’informations considérable, des idées de montage parfois astucieuses et intelligentes, une vision toujours personnelle de la politique sociale et économique de l’Angleterre qui reste malgré tout le cœur du film, etc…

Notons qu’un troisième épisode au titre évocateur de Robinson in Ruins est en cours de post-production.

Au niveau des DVDs, ED Distribution a livré un excellent coffret. En plus d’un livret, l’éditeur propose en bonus les cinq courts-métrages de Patrick Keiller. D’une durée oscillant entre 11 et 25 minutes, ils se présentent comme une ébauche de l’univers et des personnages de London et Robinson in space. Comme les dispositifs filmiques sont les mêmes, il ne faut peut-être pas forcément les enchainer avec les long-métrages sauf si bien-sûr vous ne craignez pas l’overdose. Il est donc aussi conseillé de les regarder de façon chronologique, sachant qu’ils ne sont pas répartis de façon logique entre les 2 DVDs. Souvent beaucoup plus « mobiles » avec une caméra à l’épaule, ils sont d’une qualité inégale quant à leur contenu.

The End, Valtos et Clouds avec leurs discours abstraits peuvent rapidement agacer, par exemple. En revanche, on ne peut nier une certaine poésie dans la prose (pas possible d’écrire ça), une réelle beauté des images et une belle utilisation de la musique classique.

A l’inverse, Stonebridge Park (sa première réalisation) est excellent avec ses plans-séquences qui exploitent avec intelligence l’architecture d’une passerelle pour piéton.

Norwood et son commentaire introspectif sur le passé du narrateur dévoilent une écriture assez subtile dans sa description des banlieues résidentielles.

Quant aux transferts, ils frisent la perfection. Les copies sont, à de très rares exceptions près, dans un état immaculé. La compression et la définition sont exemplaires sur London où un visionnage en upscale offre une profondeur de champ et un détail saisissants. Robinson dans l’espace est un peu moins bien servi mais cela vient sans doute de son matériel de tournage différent du premier film. Uniquement proposé en version anglaise sous-titrée en français, le son et les sous-titres sont également irréprochables.

Ce coffret on ne peut plus complet de Patrick Keiller, auquel il manque seulement The Dilapited Dwelling, est un donc le meilleur moyen de découvrir un documentaliste parmi les plus passionnants de ses derniers années. Les films ne sont peut-être pas les plus abordables mais la richesse du contenu (politique, social, économique, culturel… ), son écriture raffinée et son discours engagé en font des œuvres essentielles pour qui apprécie le genre.

Quoi qu’il en soit, un réalisateur qui utilise en ouverture et clôture d’un de ses documentaires le thème de La vie et la mort du Colonel Blimp ne peut être qu’un homme de goût.

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