Festival Paris Cinéma 2010 : Intermède

Par Guillaume PERRIN • 28 juil 2010 • Categorie: Chroniques de cinéphages, FocusContacter l'auteur

Comme annoncé dans le premier épisode, couvrir ce 8ème Festival Paris Cinéma s’avère être épuisant. En plein coeur de la canicule suffocante parisienne, un bon entraînement physique, des repas protéinés et une hydratation régulière sont alors nécessaires pour notre survie. Mais le plaisir reste intact et courir entre deux cinémas situés à l’opposé de Paris, planifier des interviews à la dernière minute, voir jusqu’à cinq films dans une journée, filmer les débats et les présentations, (sup)porter une ou deux caméras et leurs pieds à longueur de journée, écrire les chroniques n’est finalement qu’un détail.

A ce titre vous pouvez retrouver sur notre page Facebook une partie des vidéos « instantanées » des divers débats, présentations auxquels nous avons pu assister. Les autres étant secrètement conservées pour le site et notre projet mystère.

Après « le Japon à l’honneur » au MK2 Bibliothèque dirigeons-nous vers le fief du cinéma Japonais avec bien évidemment la Maison de la Culture du Japon à Paris qui, associée au festival, nous offre l’occasion de découvrir l’intégral de Sadao Yamanaka ! Rien que ça…

Malheureusement cette « intégrale » n’est constituée que de trois films puisque les 20 autres sont perdus et/ou ont été détruits (des rumeurs circuleraient comme quoi un grand collectionneur coréen détiendrait peut-être un autre film du cinéaste). Sadao Yamanaka ayant donc tourné environ 23 films en 6 ans, il n’est pas étonnant de voir son style visuel évoluer rapidement de film en film. Cet ami proche de Yasujiro Ozu, lequel avouera régulièrement s’être inspiré du cinéma de Yamanaka, et oncle de Tai Kato, a essentiellement réalisé des films muets, ce qui se ressentira dans la mise en scène statique de son premier film conservé : Tange Sazen et le pot d’un million de ryos datant de 1935.

A noter que Tange Sazen n’est pas ici le personnage principal de cette histoire d’un seigneur se débarrassant d’un vieux pot a priori sans valeur avant d’apprendre que ce fameux pot renferme un million de ryos. La rumeur propagée, commence alors une chasse au pot, convoité par une multitude de personnages.

Yamanaka est considéré comme un des premiers maîtres de l’âge d’or du cinéma japonais avec Ozu et Kenji Mizoguchi. Toutefois, la modernité visuelle de son style n’est pas encore ici flagrante. Avec cette seconde adaptation du personnage créé par l’écrivain Hayashi Fubo en 1927, le cinéaste joue avec nos attentes et la frustration qui en découle puisque nous n’aurons pas droit à la célèbre dextérité du sabreur borgne et manchot dans d’énormes combats épiques propres au Chambara (film de sabre japonais).

Au contraire, nous assisterons, ébahis puis hilares, à un combat truqué oubliant totalement le code d’honneur si cher à la culture japonaise. Ce combat illustre bien le parti pris osé de Sadao Yamanaka, que l’on retrouvera dans ses films suivants. C’est donc dans le traitement de l’histoire et de ses protagonistes que le réalisateur prouvera sa modernité en désacralisant les diverses icônes des genres qu’il aborde grâce à la dérision. Cela a pour effet de rendre ses personnages ordinaires et humains avec toute la cruauté et l’hypocrisie que cela implique. Tange Sazen version Yamanaka tient plus d’une satyre sociale contemporaine dans un contexte historique qu’un traditionnel Jidai-geki (film historique), qui serait inspiré de Lady and Gent réalisé par Stephen Roberts en 1932.

Nous retrouverons avec plaisir la satyre sociale dans la première partie de Kochiyama Soshun (1936). Sadao Yamanaka utilise une nouvelle fois un « Graal », ici un couteau précieux qu’un jeune voyou a volé, autour duquel tous les personnages vont graviter. Le film est inspiré de Trois sublimes canailles (1926) de John Ford tout en étant une libre adaptation d’une pièce de théâtre classique de Mokuami Kawatake.

Bien qu’inégal, cette œuvre réserve pourtant visuellement les plus belles fulgurances des trois films présentés à la MCJP, à l’instar de cette fin dans les égouts des bas-fonds de Tokyo. Avec son action sur deux niveaux du plan (au premier et à l’arrière plan) et son éclairage intelligent, cela confère à la scène précitée un dynamisme et une crédibilité éclatante et une beauté époustouflante.

Il est cependant regrettable que la parodie, alors présente sur toute la longueur de Tange Sazen, laisse place ici dans une deuxième partie au développement d’une intrigue classique un brin ennuyeuse, multipliant les personnages secondaires tout en installant les enjeux dramatiques pour le final saisissant.

Enfin, Kochiyama Soshun nous donne l’occasion de voir la toute jeune Setsuko Hara, actrice fétiche d’Ozu, que vous pouvez aussi découvrir lors de la rétrospective Akira Kurosawa à la Cinémathèque Française.

Clôturons cette intégrale avec Pauvres humains, ballons de papier (1937), qui est le tout dernier film du réalisateur avant d’être mobilisé pour la guerre et de mourir de dysenterie.  Mélange d’une multitude de petites histoires, le film est un témoignage de la vie d’une communauté.

Nous livrant ici son film le plus abouti en terme de mise en scène, de narration et de cohérence, le réalisateur délaisse l’humour pour nous plonger dans le quotidien d’un petit quartier pauvre de Tokyo. Sadao Yamanaka cherche clairement à nous dépeindre la vie de ce microcosme miséreux et non plus uniquement à dénoncer les absurdités d’un Japon féodal. A l’inverse de Kochiyama Soshun, la multiplication des personnages et des intrigues qui se coupent et se recoupent, est donc ici pertinent. Les plans sont toujours vivants, jouant beaucoup sur la profondeur (comme avec la ruelle des bas-fonds). L’exercice de style n’est pourtant pas délaissé, de sublimes scènes sous une pluie diluvienne sont là pour le prouver. Pauvres humains, ballons de papier se démarque aussi par sa noirceur émouvante.

A noter, pour ceux qui n’ont pas pu assister à la séance de cette dernière œuvre emblématique de Sadao Yamanaka : vous pourrez la (re)découvrir en janvier 2011 lors de la rétrospective Toho à la Maison de la Culture du Japon à Paris. Seulement vous n’aurez pas droit à la série de flipbooks que nous avons eu la surprise de voir. Réalisés par  Yamanaka, réalisateur à l’imagination débordante, alors tout jeune, ces épiques flipbooks mettent en scène des batailles disproportionnées contrastant clairement avec le réalisme et la modernité de ses 3 films conservés.

Retour au MK2 Bibliothèque, avec l’inédit et restauré The Catch de Shinji Somai datant de 1985. Le complexe plan séquence introductif de près de 10 min annonce une grande virtuosité au service d’un drame intimiste, humaniste et poignant prenant comme décor une ville portuaire de pêcheurs. On y fait donc la connaissance d’un jeune issu de la ville décidant de devenir pêcheur afin d’épouser la fille d’un pêcheur interprété par Ken Ogata (vu dans l’ahurissant Zegen, le seigneur des bordels de Shohei Imamura) plus vrai que nature.

La découverte de ce réalisateur talentueux est une vraie révélation. Shinji Somai, à la vision du film, est de toute évidence un cinéaste perfectionniste (il mettait une semaine pour réaliser certains plans) mais ce brio n’est jamais vain, il est systématiquement au service de l’émotion. Tant et si bien qu’on oublie la virtuosité de sa mise en scène qui nous semble naturelle (comme cet autre plan séquence que l’on retrouve tout aussi fluide en pleine mer lors de scène de pêche !). Shinji Somai, qui a commencé sa carrière dans les Romans Porno de la Nikkatsu, nous prouve donc qu’il n’est pas du tout nécessaire d’avoir une caméra tremblotante à l’épaule, des gros plans  (il n’y en a aucun dans The Catch) et une photo granuleuse pour capter le réalisme de la vie, la subtilité des non-dits et des émotions.

Shinji Somai n’est pas seulement un esthète mais aussi un grand directeur d’acteur. L’implication et la performance de Ken Otaga sont simplement bluffantes. Il faut le voir pêcher lui-même des thons de 150 Kilos pour s’en convaincre. Le naturel de la relation du jeune couple rongé par l’image du père est aussi là pour le prouver.

Un chef d’œuvre de bout en bout, avec une conclusion à la fois tragique et poétique…

Malheureusement la séance fut entachée par un stress difficile à contenir. En effet, une interview d’un jeune réalisateur japonais était prévue juste après la fin de The Catch. Ô rage, ô désespoir ! La séance avait démarré avec plus de retard qu’à l’accoutumée, obligeant l’auteur de ses lignes à systématiquement faire attention à sa montre afin d’être à l’heure pour l’interview. Il y a mieux comme conditions d’immersion. Surtout que l’interview fut finalement reportée. C’est aussi ça un festival, l’avantage c’est que nous avons eu le plaisir d’avoir en compensation un long entretien avec Tetsuaki Matsue qui fut aussi à l’honneur du festival Paris Cinéma 2010 en tant qu’acteur dans The Glamorous Life Of Sachiko Hanaï et en tant que réalisateur avec Live Tape.

The Glamorous Life Of Sachiko Hanaï de Mitsuru Meike est un film historique puisqu’il est le seul Pinku Eiga contemporain à avoir eu le privilège d’une visibilité internationale comme le prouvent sa diffusion sur Arte il y a de cela environ 3 ans ainsi que la projection du film dans les salles américaines. Heureux évènement, surtout que Meike renoue avec l’essence même du Pinku Eiga des années 60, définie entre autres par Koji Wakamatsu, en mélangeant propos politique et scènes de sexe. L’histoire suit le destin de Sachiko Hanaï qui après avoir reçue une balle non mortelle en pleine tête la rendant intelligente, va entamer une quête « atomique » guidée par Georges W. Bush !

The Glamorous Life of Sachiko Hanaï est bourré d’idées tant visuelles que scénaristiques, que Mitsuru Meike enchaîne à un rythme frénétique pendant les premières 45 minutes du film ! Il semble alors prévisible que le cinéaste ne tienne pas la cadence. L’ennui s’installe dès que le film s’aère et qu’il développe son message sur le gouvernement japonais et sur l’administration Bush au détriment du ton et des situations décalées du début. The Glamorous Life of Sachiko Hanaï manque d’alchimie entre ses ingrédients, ce qui est regrettable tant le film sait être efficace au détour de quelques scènes, que ce soit dans les séquences absurdes ou dans le message qu’il véhicule. Le jeu approximatif des acteurs (surtout celui de l’actrice principale) n’y est sans doute pas pour rien.

Fin dans le prochain épisode…

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