Faux et usage de faux
Par Sylvain PERRET • 30 août 2010 • Categorie: Dossiers, Focus • Contacter l'auteurLe cinéma, c’est la vérité 24 fois par seconde
Jean Luc Godard
Le cinéma, c’est le mensonge 24 fois par seconde
Brian De Palma
Au cinéma, il n’y a que mensonge. C’est ça, la vérité de cet art : mentir !
Peter Van Lyris
Le faux est probablement la question la plus cruciale et fondamentale de l’art cinématographique. Elle est au coeur de son évolution, et bon nombre de réalisateurs ont cherché à nous interroger sur la manipulation des images. Mockumentaires, mondos, parodies, exercices de styles, nombreux sont les exemples de films qui utilisent les codes et les outils du vrai pour mieux nous manipuler.
A l’occasion de la sortie de Vampires, revenons sur quelques exemples de ces œuvres qui mélangent manipulation, complicité et mensonge !

F For Fake (Orson Welles)
Tout le monde connaît Citizen Kane. Pourtant, peu de gens connaissent ce bijou tardif méconnu d’Orson Welles, que l’auteur de ces lignes considère comme le meilleur film de ce cinéaste. Tout en gardant la patte et les thèmes de Welles (l’identité, la recherche du vrai, la prestidigitation), le réalisateur se met lui-même en scène pour nous raconter la vie d’un faussaire.
Le montage, quasi-expérimental, est clairement l’un des plus aboutis de son auteur, qui renvoie directement aux travaux des soviétiques du début du XXème siècle, Eisenstein et Vertov en tête. Un chef d’œuvre, on vous dit !

Opération Lune (William Karel)
Sautons de Welles à Kubrick, avec ce documentaire un peu spécial. Diffusé le 1er avril 2004 sur Arte, le film est un véritable canular expliquant que les Américains n’ont jamais marché sur la lune. La thèse annoncée est, en effet, que ce n’est autre que le réalisateur de 2001, l’Odyssée de l’Espace qui aurait réalisé la vidéo tant célèbre. Les preuves se multiplient, et la théorie du complot nous est présentée sur un ton bon enfant.
En bon manipulateur, William Karel (qui avait déjà réalisé un documenteur appelé Hollywood) code son film avec des références multiples à Hitchcock et même Woody Allen, auxquels les noms des personnes interviewées renvoient. Ajoutez à cela une bonne dose d’humour et vous obtenez là un canular plaisant, qui ne trompera personne mais qui permet de bien décortiquer les codes de la manipulation télévisuelle.

Paris Interdit (Jean Louis Van Belle)
Après Kubrick, Hitchcock et Welles, passons à Jean Louis Van Belle, avec sa première réalisation. Ici, le bonhomme nous offre une plongée pop dans le Paris insolite de 1969. Un Mondo (aussi appelé shockumentaire) bien loin des moralement insupportables films du duo Jacopetti et Prosperi (Mondo Cane, Adieu Afrique – qui aurait été interdit pour racisme en Italie lors de sa sortie !), et qui trouve son charme par son ton décalé et iconoclaste. « Tout est vrai » répétait Van Belle dans notre formidable documentaire présent dans le double DVD Mondo Macabro. A la vue des nazis remontant au petit jour les Champs Elysées et des adeptes de la secte du feu, nous n’en doutons pas un seul instant !

La Bombe (Peter Watkins) // Threads (Mick Jackson)
En 1965, la BBC commande à Peter Watkins un documentaire qui simulerait les lendemains d’une attaque nucléaire. Mais au vu du résultat, la chaîne se rétracte et refuse de le diffuser sur ses ondes. On peut comprendre les dirigeants, qui cherchaient à éviter une panique qui aurait pu se déchaîner en Angleterre, tant le résultat, extrêmement documenté, est véritablement effrayant (surtout au cœur de la guerre froide, où les gouvernements de tous pays se veulent rassurants sur le sujet). Malgré sa durée courte, le film provoque encore aujourd’hui une peur et un malaise palpables après chaque diffusion.
Mais il n’est rien comparé à ce qui est un des films les plus dépressifs sur ce sujet, encore une fois produit par la BBC, qui fut diffusé en 1984 sur les écrans anglais : Threads. Toujours dans l’hypothèse d’une attaque nucléaire sur l’Angleterre, le film suit un village anglais pendant 13 années qui suivraient si un tel événement arrivait.
Encore une fois extrêmement documenté, le film de Mick Jackson arrive à créer une tension dès les premières minutes, où les informations sur un conflit imminent sont banalisées, mais se confirment petit à petit. Le film est un véritable choc à réserver aux âmes solides cependant, car le ton chirurgical et glacé de l’œuvre et les interminables 110 minutes sont littéralement éprouvants, à tel point qu’il est difficilement imaginable qu’un tel programme ait pu passer sur les ondes télévisées.

Borat // Brüno (Larry Charles, Sacha Baron Cohen)
Avec ces deux films tournant autour de personnages faussement trash qui prennent vie sous les traits de Sacha Baron Cohen, le trublion ne fait pas que choquer l’Amérique. Il lui offre tout d’abord un miroir de ses propres faiblesses et peurs (l’étranger, l’homosexualité et la différence), en mettant en scène dans ce mélange de caméra cachée et de fiction les performances remarquables de son auteur.
Il propose aussi deux films qui redéfinissent le mockumentaire en mixant des interviews et des performances réelles à une trame narrative. Mais le plus remarquable est que Borat et Brüno sont véritablement les films d’un auteur qui nous propose sa vision pessimiste de l’homme, de la futilité des apparences et du refus à assumer sa propre personnalité (en deux mots : le rêve américain).
Il est certain que les personnages font partie de Sacha Baron Cohen. Il est vrai qu’énoncés de cette manière, les films pourraient tomber dans un certain artifice, mais c’est le contraire qui se produit au contact de vraies gens qui sont souvent pires que les personnages principaux (à titre d’exemple, le texan raciste ou les parents acceptant les liposuccions de leurs enfants de moins d’un an pour obtenir une audition).
Mais, bien entendu, l’essentiel est que Borat et Brüno sont surtout redoutablement drôles en plus d’être intelligents.

Garth Marenghi’s Darkplace
Garth Marenghi, auteur anglais de livres d’horreur depuis les années 70 cumule les talents. En plus d’être un écrivain comptant plusieurs best sellers à son actif, il est aussi réalisateur, producteur et acteur d’une série dans les années 80 qui ne fut jamais diffusée. Réjouissons-nous de pouvoir découvrir enfin les six épisodes de ce soap mélangeant fantastique, série médicale… et surtout un hommage hilarant à la télé des années 80.
En donnant vie à cette fausse redécouverte de la série du personnage fictif Garth Marenghi, Matthew Holness et Richard Ayoade nous livrent six épisodes d’une vingtaine de minutes savamment enchaînés qui rappellent les grandes heures des Nuls, l’esprit Grindhouse et les Monty Python. La mise en scène est bourrée de références visuelles et thématiques qui parleront aux trentenaires.
Peu d’épisodes pour Darkplace, dont le rythme n’en demeure pas moins soutenu, grâce à ses introductions de l’auteur, qui intervient pour commenter avec son ami producteur durant le déroulement de la narration. Ceux-ci nous expliquent alors que le montage final d’un épisode faisait 8 minutes, et qu’ils ont eu recours au ralenti pour atteindre la durée nécessaire, philosophent sur l’érection ou s’auto-congratulent en se comparant à Orson Welles entre deux faux raccords. A découvrir d’urgence !

Strass (Vincent Lannoo)
Alors que sort le 1er septembre Vampires, revenons un instant sur le premier long-métrage du réalisateur. StrassVincent Lannoo est le seul film belge du Dogme. Nous y voyons une équipe de télévision (déjà) suivre un professeur de théâtre tyrannique et mégalomane dans son quotidien. Avec son humour acerbe, pose les bases de ce qui sera son style : le mockumentaire, avec une forte dose de décalage, et des personnages que l’on aime détester.
Les acteurs jouent pleinement le jeu, et la conclusion en rupture finit de faire de Strass un film qui mérite d’être découvert.
A partir d’aujourd’hui, retrouvez jusqu’à la fin de la semaine sur notre facebook du contenu vidéo autour de ce dossier.
Merci à Commissaire Tanzi pour certains éléments.
