La musique intérieure de Jan Švankmajer
Par Anthony Plu • 17 nov 2010 • Categorie: Dossiers • Contacter l'auteurC’est un exercice assez délicat que de devoir passer par les mots pour évoquer une œuvre essentiellement muette et qui se comprend par sa simple et pure mise en scène. Dans le cinéma parlant, la filmographie de Jan Svankmajer est ainsi l’une des carrières les plus avares en dialogue. C’est aussi l’une de celles qui a le moins recours à de la musique pour sonoriser ses histoires sans que ce vide auditif porte préjudice à sa dynamique.
Il parvient à ce résultat car, si ses films sont en majeure partie muets, ils n’en sont pas moins musicaux avec un travail sur le montage (son et image) qui donne un tempo véritablement symphonique, et qui est pour beaucoup dans la dimension hypnotique de l’univers du cinéaste. Le rythme sonore et visuel des films de Svankmajer est l’un des plus travaillé qui soit. Nous noterons alors l’importance des plans rapprochés et des gros plans, la compétitivité des actions, l’accélération des mouvements, les rimes visuelles, l’insistance des sons ambiants, l’exagération des bruitages, les plans ne durant jamais plus longtemps qu’ils ne le méritent, les rares musiques n’étant que de courts leitmotivs entêtants, etc…
Tout conduit à percevoir chaque films de Svankmajer comme une mélodie des sens avec ses refrains, ses boucles et ses différents actes.

Svankamajer déclare détester la musique qu’il considère comme la « diarrhée de l’intelligentsia », l’utilisant de ce fait au minimum dans ses films. Il n’est donc pas étonnant qu’il travaille directement sur son montage et sur sa réalisation pour donner ce rythme si vivant. Cette approche est plus marquante dans ses court-métrages et ses premiers long-métrages qui sont essentiellement muets (voir entièrement dénués de paroles). Son montage et les implications des actions-réactions suffisent à faire comprendre l’essence de ses films, leurs portée métaphorique sur la condition humaine (et le conditionnement humain). L’absence de dialogues est bien-sûr un moyen d’accentuer l’étrangeté et l’aspect surréaliste des situations, mais ce mutisme, loin d’être un procédé forcé ou artificiel, fait tout simplement partie du dispositif de la mise en scène.
C’est particulièrement évident dans son film le plus abouti : Les Conspirateurs du plaisir dont le travail musical se retrouve reproduit dans la structure même de la narration : ses personnages sont des instruments qui se répondent, se complètent, se chevauchent pour mieux former un chœur « chantant » la vision de l’auteur sur l’être humain : des individus enfermés par leurs fantasmes, eux-mêmes dictés par une société qui tente de les déshumaniser (par leur métier, leurs relations conjugales, les médias…).
Il n’est pas toujours évident de cerner les propos de l’auteur dans ses réalisations puisque la parole n’aide en rien à saisir les raisons et les états d’âmes des personnages. Cependant on « ressent » toujours la direction que donne Svankmajer via l’impulsion de son découpage et l’ingéniosité de son montage.

La sexualité joue ainsi différents rôles : catharsis, fuite, bulle pour se couper du monde, etc. Elle n’est jamais directe mais emprunte toujours des chemins détournés avec ses machines improbables, ses mises en scène sado-maso ou ses costumes ridicules. Cette thématique du désir (et de la frustration) trouve son épanouissement naturel dans le rythme qui reproduit celui de l’acte sexuel. Autant dire que les références et autres métaphores charnelles ne manquent pas. Le film offre l’un des catalogues les plus fournis en la matière sans être pourtant un étalage vulgaire. On pourrait en dire autant sur d’autres films du réalisateur y compris sur ceux qui n’ont pas trait directement à la sexualité : Les Possibilités du dialogue, Obscurité, lumière, obscurité, Jeu de pierres, La Nourriture, Et cætera, Histoire Naturelle (suite)…
Pour reprendre l’idée d’un autre thème récurrent de l’artiste, le mutisme de Svankmajer « se nourrit » de sa créativité et inversement, trouvant un écho à ses structures narratives qui tournent en rond sur elle-mêmes. Ils ne faut d’ailleurs pas s’étonner que ses films les plus «bavards » sont de loin les plus faibles, ceux qui ont le moins de force.
Les films de Svankmajer marquent durablement les esprits car ils s’organisent autour de suites d’actions apparemment illogiques qui conduisent à d’autres actions qui apparaissent à leur tour comme tout autant abstraites avant de commencer à former un tout, une vision globale où chaque partie est une pièce d’un puzzle flou. Il se forme ainsi une véritable chaîne qui bâtit minute après minute sa cohérence propre. Une logique par le surréalisme et l’abstraction qui en fait l’une de œuvres les plus universelles du 7ème art. Elle s’impose d’elle-même avec son humour décalé, sa vision très sexuelle de l’être humain, ses personnages imprévisibles, sa réflexion sur l’humanité et la précision de sa réalisation.


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