Journal intime d’une nymphomane (Jess Franco)

Par Sylvain PERRET • 3 déc 2010 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

Linda, après avoir enivré un client d’une boîte de nuit, l’emmène dans une chambre d’hôtel. Là, elle appelle la police, leur annonçant un meurtre et se donne la mort. Accusé du crime, l’homme est enfermé et sa femme se met à enquêter auprès d’anciennes connaissances de Linda afin de découvrir la vérité…


La longue carrière de Jess Franco, qui compte plus de 180 films, est, il faut bien l’avouer, assez inégale. Pour un Vampyros Lesbos, combien de Maciste contre la reine des Amazones ? Que penser devant les squelettes en plastique de La Malédiction de Frankenstein ou des faibles Mondo Cannibale ou L’Abîme des morts vivants quand on sait que son auteur a aussi signé Eugénie de Sade et LHorrible docteur Orloff ?

Plus exactement, à laquelle de ces catégories appartient Journal Intime d’un nymphomane, ressorti il y a peu chez Mondo Macabro sous le titre de Sinner ?

Jess Franco fait penser à ces jazzmen acharnés à répéter le même standard et qui, à force de le jouer, en ont fait disparaître progressivement les lignes mélodiques pour n’en retenir qu’une essence en forme d’absolu.

Jean François Rauger, Fragments d’une filmographie impossible (texte publié dans le cadre de la rétrospective à la Cinémathèque en juin 2008)

Jess Franco est un réalisateur dont la mise en scène a été comparée à une partition d’un musicien de jazz. Reprenant sans cesse des rythmes, des figures, il ne cessera de revenir, parfois avec très peu de différences, à plusieurs de ses thèmes et des éléments forts de son cinéma tant sur le fond que sur la forme.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la musique fait partie intégrante de son œuvre, et il n’est pas rare d’y trouver des séquences de cabaret ou de musiciens. Celles-ci donnent généralement la couleur de ses films. Pour ce Journal intime d’une nymphomane, la jolie musique psychédélique qui ouvre le film place instantanément le spectateur dans un certain onirisme libertaire, entre le rêve et la sensualité.

Le film est une sorte de carte blanche aux expérimentations de son auteur, qui s’en donne à cœur joie, multipliant les essais divers, avec ici un plan séquence, là un passage d’une temporalité à une autre au sein de la même scène. Plus loin, la caméra viendra se placer derrière un vase coloré, plongeant le plan dans une colorimétrie différente. Les habitués de Jess Franco noteront aussi les nombreuses utilisations de flous et de zooms, comme souvent chez l’auteur.

La narration éclatée et à plusieurs niveaux rappelle bien évidemment Citizen Kane. Rappelons que Franco a été réalisateur de seconde équipe de Falstaff et qu’il a signé au début des années 90 le montage de la version inachevée de Don Quichotte du même Orson Welles.

Loin des films de genre, il faut noter que ce Journal intime d’une nymphomane propose d’explorer la vie d’une jeune fille plongée dans l’enfer suite à un viol dès son arrivée dans une grande ville portuaire. Celui-ci est mis en scène suite à un étonnant plan séquence et se conclura en spirale dans une grande roue. Jess Franco préfère l’angle poétique à une approche racoleuse et refuse de nous montrer l’acte en lui-même, subtile et judicieuse utilisation d’un terrible et séminal instant en hors champ. Un comble pour un film érotique, et un joli pied de nez de son auteur !

La suite nous donnera à voir les conséquences sur Linda de ce viol. Franco nous plonge alors en même temps que la pauvre jeune fille dans un enfer dont la conclusion sera ce suicide qui ouvre le film. Notons la présence de Howard Vernon dans un petit rôle, mais qui a son importance, tant celui-ci empêche toute linéarité de l’œuvre. Celui-ci tentera en vain de ramener la pauvre Linda dans le droit chemin, et permettra de nuancer l’existence de la jeune fille. Mais celle-ci n’arrivera pas à trouver la liberté.

Jess Franco se plaît à filmer les femmes nues, et multiplie séquences érotiques avec un plaisir à la fois évident et communicatif. Devant sa caméra, la magnifique Montserra Prous incarne à merveille l’héroïne principale, passant du personnage d’ingénue à celui de femme torturée et perdue. Le soin apporté aux séquences est notable, que ce soit dans les poses lascives des jeunes filles, dans les mouvements de caméra ou dans les costumes très pop des acteurs (même si Howard Vernon échappe à la règle en étant habillé tout de blanc, symbole de pureté).

Sans être un chef d’œuvre, le film est une jolie histoire sur la perte de l’innocence, à la mise en scène inspirée et efficace. Certes, le film affiche les défauts d’un budget faible et d’un tournage probablement express, mais ravira les fans de Jess Franco, alors à son meilleur, et offrira aux néophytes une entrée parfaite dans l’univers du metteur en scène. Méconnu, Le Journal intime d’une nymphomane mérite pourtant d’être rangé aux côtés de Vampyros Lesbos.

Bénissons une fois encore Mondo Macabro pour son travail (malgré quelques anecdotiques artefacts sur une séquence où l’éclairage rouge provoque des blocs étranges). Le film a été superbement restauré, et propose la version complète. Il faut savoir que plusieurs versions différentes de ce film existent, les producteurs et distributeurs ayant la terrible habitude de rajouter aux films d’exploitation des séquences hard pour pimenter le spectacle, comme le rappelle Gérard Kikoïne dans sa présentation.

Stephen Thrower, spécialiste de Jess Franco, revient sur le film et son réalisateur. Le disque comporte la piste française « originale » et les sous-titres sont amovibles. De plus, le film est dézoné, ce qui permet de lire parfaitement chez nous ce DVD qui ravira les fans du cinéaste. Félicitations encore à Mondo Macabro, qui nous offrira dans quelques mois Lorna l’exorciste, autre film de Franco, dans des conditions, nous l’espérons, aussi satisfaisantes.

 

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Enfin 3 commentaires. Et vous ? »

  1. [...] y a quelques semaines, nous vous parlions de Journal intime d’une nymphomane, sorti il y a peu chez Mondo Macabro. Nous avions salué le travail de l’éditeur anglais qui [...]

  2. [...] Sinner – Jess Franco [...]

  3. [...] nouveaux titres. En effet, pour rappel, les derniers opus du label sont Lorna l’Exorciste et Journal Intime d’une nymphomane, deux films de Jess Franco, dont vous pouvez découvrir les critiques dans nos [...]

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