Cauchemars et superstitions (Victor Fleming)
Par Anthony Plu • 17 déc 2010 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteur
La situation de Victor Fleming est assez particulière : il est le réalisateur « officiel » de deux immenses classiques : Le Magicien d’Oz et Autant en emporte le vent. Pourtant même si (presque) tout le monde voue un culte à ces deux titres, le cinéaste inspire la méfiance. On connaît de ce fait très peu le reste de sa carrière (avec au moins un authentique chef d’œuvre : Capitaine courageux et une honorable version du Dr Jekyll & Mr Hyde). Sa période muette est ainsi totalement méconnue et c’est donc avec un réel plaisir que nous avons découvert sa première réalisation à la séance Retour de Flamme de l’Etrange Festival 2010, accompagnée au piano par son créateur Serge Bromberg. Cette projection fut d’autant plus immanquable que Cauchemars et superstitions (When The Clouds Roll By) est produit, écrit et interprété par le bondissant et souriant Douglas Fairbanks.
Fairbanks est, lui aussi, un peu oublié aujourd’hui mais l’homme demeure une figure majeure des années 1910-1920 et fut l’une des premières stars du cinéma, en tout cas la première du cinéma d’ »action ». Pour vulgariser un peu, on dirait qu’il est un croisement entre le charme décontracté de Bruce Willis et l’agilité de Jackie Chan.
Avec Charlie Chaplin et Mary Pickford (qu’il épousa), il fonda la United Artists pour pouvoir mieux produire indépendamment leurs propres films, en-dehors des gros studios étouffants. Cela lui permit de gérer admirablement bien son image dans une longue série de films (souvent de grande qualité) qu’il supervisait très étroitement avec les meilleurs réalisateurs de l’époque (Allan Dwan, Raoul Walsh, Fred Niblo… ).
Dans When The Clouds Roll By, il interprète Daniel Brown, un jeune homme qui sert malgré lui de cobaye à un scientifique pervers désirant savoir comment se comporte le cerveau humain face au désespoir. Il fait donc tout pour malmener Daniel Brown, un employé optimiste mais peu discipliné.

C’est évidemment un parfait véhicule pour la star qui met en valeur ses prouesses physiques et son charme à l’écran. Il ne rate jamais une occasion de bondir, sauter, grimper, escalader, se suspendre et exécuter de nombreuses cascades.
La mise en scène de Fleming est essentiellement dédiée à mettre en valeur son acteur et il livre un film parfaitement réalisé dont le point d’orgue est une scène de cauchemar impressionnante, qui souffre cependant d’arriver un peu trop tôt dans la narration. Cinq minutes de pur délire visuel avec une invention constante qui force le respect, saupoudré de gags totalement surréalistes comme les aliments géants poursuivant le pauvre Fairbanks. Le must est un moment où il marche – au sein du même plan – sur les quatre murs d’une pièce (en faisant plusieurs fois le tour) pour s’arrêter sur le plafond avant que les aliments géants ne rentrent dans l’image par le bas du cadre… Ébouriffant ! D’autant que les trucages sont invisibles et ça 90 ans avant Inception et 35 ans avant Mariage Royal de Stanley Donen.

Le reste du film est bien plus sage et traditionnel, mais demeure bien rythmé avec un bon dosage entre comédie et romantisme. Loin d’être un simple argument commercial, l’histoire d’amour fonctionne tout à fait et parvient à émouvoir grâce au charme de ses acteurs, la poésie de certaines séquences et l’humour de répétition sur les superstitions des deux amoureux. Fleming fait preuve d’une évidente sensibilité qui permet que ces scènes ne ralentissent jamais l’action. En revanche l’ajout d’un deuxième groupe de « méchants » (des escrocs) étire un peu inutilement l’aspect dramatique de l’intrigue sans être nécessaire à l’évolution du personnage de Fairbanks. Cela permet surtout de rajouter quelques acrobaties et amène à un spectaculaire final prenant place durant une gigantesque inondation qui a dû coûter une petite fortune. On sent par ailleurs une nette influence sur le futur Steamboat Bill Jr. de Buster Keaton dans les plans de maisons flottantes sur des rivières en crues.
Quelle que soit la séquence, la réalisation est précise, et s’accorde à merveille avec le tempérament de son acteur principal qui est, comme à son habitude, charismatique et irrésistible. Il apporte un humour et une légèreté qui fait mouche à chaque fois comme le très drôle passage avec le géant « caché » dans son imperméable.
Cette petite merveille enjouée et entraînante est disponible dans un coffret américain sorti chez Flicker Alley (supervisé par Lobster). Parmi les autres titres que nous connaissons, on trouve une comédie bien moins réussie mais assez joliment photographiée (Reaching The Moon de John Emerson) et un sensationnel western/film d’action/comédie : A Modern Musketeer d’Allan Dwan. Le rythme y est tellement soutenu que ça en déviant éprouvant sur la longueur : pas une seconde de répit ! La réalisation et le sens du cadrage sont extraordinaires avec une utilisation des décors naturels virtuose. Quant à Fairbanks, il est au sommet de sa forme : il suffit de le voir escalader la façade d’une église en quelque secondes pour le constater !

Bref, un coffret qui a l’air d’être incontournable pour tous les amoureux du cinéma muet. Un art peut-être bien âgé mais qui reste encore aujourd’hui une formidable fontaine de jouvence.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Cauchemars et superstitions (When the clouds roll by)
RÉALISATEUR : Victor FlemingANNÉE : 1919 | PAYS : USA | GENRE : Comédie
Ci dessous, la présentation du film :
