Koji Wakamatsu : 7 titres inédits

Par Anthony Plu • 21 jan 2011 • Categorie: Chroniques de cinéphagesContacter l'auteur

Pour moi, la violence, le corps et le sexe font partie intégrante de la vie et forment la dynamique de l’existence de l’humanité.

Koji Wakamatsu

Avec ses 15 titres sortis chez nous, on peut dire que Koji Wakamatsu est particulièrement bien représenté en France, sans doute même mieux que dans n’importe quel autre pays au monde après le Japon. Il manque pourtant encore beaucoup de titres forts du cinéaste que la rétrospective à la Cinémathèque Française nous a permis de découvrir. Petite sélection en 7 films :

  • Relations perverses (1965)

La découverte du cadavre de la femme d’un médecin conduit à une enquête policière qui mettra à jour de nombreuses révélations.

En optant pour une approche plus humoristique que d’habitude, Wakamatsu détourne son approche de la sexualité pour dresser une cinglante satire des mentalités et des mœurs japonaises dans l’un de ses films les plus accessible même si on trouve de manière fugace plusieurs de ses signatures expérimentales : images sur-exposées, superpositions, musique dissonantes, etc…

Il en résulte une certaine maturité dans cette façon d’aborder un sujet avec recul, ironie, intelligence, une certaine virtuosité, une excellente direction d’acteur et un bon rythme. Malheureusement, les 20 dernières minutes, en donnant une réponse à son « whodunit », font un peu baisser l’intérêt. Le réalisateur se rattrape avec une machination tordue qui va bien au bout de sa logique et de son humour noir pour quelques moments mémorables.

C’est bien sûr moins radical et intransigeant que ses films édités en France mais on prend vraiment du plaisir à ce règlement de compte en règle des japonais et leurs libidos. Une excellente surprise assez décalée qui est presque une auto-parodie des thèmes du cinéaste.

A noter que Le Curriculum vitae des liaisons sexuelles (1965) du même cinéaste, possède de nombreux points communs avec ce Relations perverses (même introduction, même structure en flash-back autour d’une enquête) mais son sérieux, sa dimension répétitive et sa froideur en font un opus bien plus dispensable.

Koji Wakamatsu // photo

  • Nouvelle histoire de la violence de l’underground japonais : chronique de la violence (1968)

Reprenant un célèbre fait-divers japonais qui donna lieu à d’autres adaptations cinématographiques, Wakamatsu livre un film de vengeance violent (comme son titre pouvait le laissait supposer). Des paysans stupidement superstitieux croyant qu’une frère et une sœur contamineront tout leur village à cause d’une maladie que porte leur mère, passent donc à tabac le frère qu’ils laissent pour mort et violent la sœur qui en perd la raison.

C’est une histoire torturée et sanglante qui va assez loin dans la folie meurtrière de son héros devenant lui aussi à moitié fou. Autant dire que la vision du cinéaste est pessimiste voire nihiliste. Le film alterne scènes de meurtres et scènes de sexe un peu trop mécaniquement durant la première moitié, à tel point qu’on a l’impression de voir un métronome écrire le scénario. Heureusement, la dureté des assassinats vient relever le récit.

Wakamatsu a aussi la bonne idée d’intégrer en flash-back les raisons de ce viol et ce passage à tabac. En plus de rendre l’ouverture plus saisissante, l’histoire y gagne une dimension tragique qui culmine dans un passage en couleur. Comme toujours, Wakamatsu contourne cette exigence des distributeurs pour tirer son film dans un lyrisme intimiste de toute beauté qui tend à retrouver une pureté virginale, unique moment de calme avant une conclusion radicale.

Loin de glorifier la loi du talion, Wakamatsu fait de son « héros » un personnage totalement aveuglé par sa quête au point de ne même pas voir les personnes qu’il massacre. Cela se traduit visuellement par des meurtres filmés hors-champs dans un montage très syncopé.

La mise en scène est par ailleurs assez inventive dans son utilisation des décors qu’ils soient naturels ou non. Wakamatsu sait cadrer et sa photographie met particulièrement bien en valeur la hargne de Akiko Ritshushima. Dommage par contre que les coups portés aux sabres soit si approximatifs, affaiblissant un peu la tension.

  • Fleur secrète (1971)

Un couple de jeunes qui essaye de commettre une double suicide rencontre une femme mystérieuse qui passe beaucoup de temps à côté de l’épave d’un bateau…

Après une introduction fulgurante et muette, les premières scènes de dialogues composées de répliques déclarées sur un ton atrocement faux laissent présager du pire. Heureusement, quand le trio de personnage se met vraiment en place, le film gagne une profondeur mélancolique rare dans le cinéma de Wakamatsu.

Le réalisateur atteint ici une belle maturité dans sa mise en scène, déployant un art du cadrage qui fait de ce double drame un très beau poème visuelle, proche d’un Spleen. De plus, il fait de l’épave du navire un personnage à part entière admirablement bien filmé.

Malgré quelques fautes de goût (interprétation maladroite, quelques dialogues ratés, une histoire un peu redondante et des effets de mise en scènes maladroits, comme ce ralenti sur l’actrice courant nue vers la caméra), la tragédie des personnages est vraiment bien décrite avec une vraie sensibilité. Wakamatsu interroge la fascination morbide de ses protagonistes pour le suicide et tente de leur trouver une nouvelle raison de vivre.

Un beau film, peu évident sur le papier, mais qui se révèle être un œuvre profonde et grave pointant un vrai malaise japonais : le double suicide.

Fleur secrète // affiche

  • Le sang est plus rouge que le soleil (1966)

Des étudiants rebelles et contestataires cherchent à créer un monde un peu utopique autour de leurs très petits groupes.

Malgré un scénario et un rythme inégaux, Wakamatsu nous offre une œuvre assez pertinente et juste dans le portrait d’une jeunesse japonaise en rupture avec la précédente génération. Le film aborde au début, parfois avec humour, les problèmes de communication dans la famille, la difficulté de s’intégrer dans une communauté et l’émoi des premières expériences sexuelles et/ou amoureuses dans une démarche intimiste. On est tenté de le rapprocher des Vittolini de Fellini avec ses jeunes dont la naïveté des aspirations tient plus de le la paresse rêveuse que de la révolution. Le film est également presque en avance avec sa dimension summer of love.

En parallèle de ça, Wakamatsu, fidèl à sa démarche, intègre des questions politiques et sociales dans une sous-intrigues qui critique le capitalisme, la corruption et les yakuzas sans toujours savoir où le réalisateur veut en venir.

Tout se met en fait en place au bout du  second tiers lorsque le style glisse dans le film noir aux ficelles un peu grossières. La réalisation se fait plus nerveuse avec une assez longue partie en couleur pour un dénouement très bien réalisé devenant une tragédie à double sens qui aurait pu donner une suite prometteuse se déroulant 10 ans plus tard…

Un film que l’on pourrait presque qualifier de « choral » et qui présente une variation des plus originales sur le passage de l’âge adulte et de l’histoire d’initiation.

  • Plus facile qu’un baiser (1989)

Une adolescente frivole et libre débute une liaison avec son hypothétique demi-frère et tombe amoureuse de son hypothétique père.

Ca fait beaucoup d’hypothèse mais il y a de quoi quand on est élevé par une mère qui prônait la polygamie et n’avait pas moins de 3 amants en même temps multipliant ainsi l’identité de votre père.

C’est cependant un film qui respire la liberté (sexuelle) avec un sentiment d’épanouissement total. L’héroïne vit pour le plaisir sans arrière-pensée ni mauvaise idée. Elle a beau multiplier les conquêtes, elle n’a rien d’une obsédée ou d’une arriviste. Juste une fille qui veut jouir des rencontres qu’elle peut faire dans tous les sens du terme.

Cette approche décomplexée et lumineuse de la sexualité pourrait bien s’apparenter à une profession de foi de Wakamatsu, loin de ses réalisations perverses, sadiques et torturées où le sexe se réduit à la mort, à la soumission ou au viol. La légèreté du film est immédiate grâce à un montage excellent, quelques effets sortis cartoonesques et une actrice campant  un personnage immédiatement attachante. Wakamatsu n’a pas peur d’user du second degré pour mieux faire passer une situation délicate où l’inceste supposé n’a rien de choquant.

La deuxième partie s’avère tout de même plus grave et mélancolique mais demeure toujours bien écrite et surtout bien filmée. Le cinéaste excelle dans l’art d’offrir des scènes dans de longs plan-séquences avant de briser cette harmonie par un contre-champ qui explose non seulement le rythme mais aussi l’espace. Une manière intelligente de traduire les ruptures dans la psychologie et l’évolution des personnages.

Une œuvre qui semble être vraiment l’une des plus personnelles du cinéaste. Il ne peut d’ailleurs s’empêcher d’aborder in-extremis un discours qu’on pourrait considérer comme hors-sujet en évoquant l’état dans le monde lors d’un générique de fin sur fond de photo de pays du tiers-monde et en guerre. On peut aussi se dire que Wakamatsu nous explique que le principal dans la vie, c’est de s’ouvrir sur le monde, d’être curieux, que ce soit par la sexualité comme par la découverte d’autres cultures. L’important est d’aller vers l’autre pour se découvrir soi-même.

Koji Wakamatsu // Retrospective

  • Désir meurtrier (2004)

Un homme candide est manipulé par une femme (fatale) qui le pousse à assassiner son mari.  Le meurtre ne se déroule pas comme prévu, et, traqué par la police, il se réfugie dans une chalet où vit une jeune femme muette.

Une œuvre surprenante pour une histoire imprévisible qui commence comme un film noir pour devenir un huis-clos dérangeant en déplaçant le personnage central du film. Ce virage est très bien amené sans paraître artificiel (alors que, bien entendu, l’introduction l’est totalement) tout en se montrant très bien construit dans sa progression narrative.

L’intrigue possède un schéma classique pour son auteur (place des femmes dans la société, soumission, humiliation, séquestration, conditionnement etc…) mais s’avère particulièrement bien écrit dans la psychologie des personnages. Le traitement est intelligent et le scénario va jusqu’au bout de sa logique pour une fin des plus réussies, elle aussi surprenante.

Le film repose beaucoup sur la performance des acteurs et surtout de l’actrice principale qui livre une prestation remarquable. D’ailleurs, les années aidant, les tabous visuels sont tombés et Wakamatsu peut filmer pleinement et longuement son actrice intégralement nue, ce qui accompagne bien la thématique de son film.

En revanche sa réalisation manque de mordant et il faut s’accommoder d’un style visuel proche de téléfilm avec une image numérique pas toujours très belle. Mais cela n’enlève rien à la force du récit.

Endless Waltz // L'Affiche

  • Endless Waltz (1995)

La relation torturée entre un virtuose du saxophone et une écrivain.

Du bon et du moins bon dans cette biographie de Kaoru Abe, saxophoniste de free jazz, ami du réalisateur qui collabora plusieurs fois à la musique de ses films avant de décéder par overdose.

Malgré une musique qui pourrait agacer les néophytes, les qualités sont nombreuses, avec en particulier une ouverture et une conclusion tout simplement magnifiques, probablement ce que Wakamatsu a filmé de plus beau. Deux plan-séquences magistrales pratiquement identiques qui lancent une narration par flash-back.

Le reste du film, un peu en deçà, contient d’autres séquences très réussies qui fonctionnent plus sur le registre du décalage (incroyable moment où la fille se coupe un orteil) ou de l’ironie. On se demande dans ces moments quel regard a vraiment le cinéaste sur son personnage masculin, expliquant sans doute ce recul émotionnel.

Mais surtout Endless Waltz est révélateur du style Wakamatsu par son rapprochement avec Abe et sa manière de jouer. Le réalisateur a souvent réalisé le même film qui devient pertinent grâce à ses variations d’un sujet ou d’un thème : le viol, la soumission, la révolte face au pouvoir, les rapports hommes-femmes… exactement comme un musicien free jazz qui improvise sur un morceau lors d’un solo pour mieux le réinventer soir après soir.

Sans aller jusqu’à parler de projection autobiographique, on sent que Koji Wakamatsu se livre peut-être un peu plus que dans d’autres films. Sans pour autant rendre le film meilleur, il demeure passionnant.

Retrouvez notre interview de Koji Wakamatsu ici.

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Enfin 5 commentaires. Et vous ? »

  1. >Wakamatsu sait cadrer et sa photographie met particulièrement bien en valeur la hargne de
    Hideo Itoh plutôt! un très bon directeur photo qui a suivi Wakamatsu un bon moment (il a oeuvré sur L’empire des sens). D’ailleurs son absence se ressent douloureusement dans ses deux dernières croutes DV!

  2. [...] This post was mentioned on Twitter by Julian Сталкер, AsiaFilm.FR. AsiaFilm.FR said: C'était Wakamatsu, la rétro. http://tinyurl.com/4p52wue [...]

  3. Je te reconnais bien là Martin ;) mais ce n’est pas faux… surtout lorsque l’on voit en effet la pauvreté visuelle de ses deux derniers films (pour ne citer qu’eux… hein parce que son histoire d’ado sur un vélo n’avait pas elle non plus une belle image par exemple :s)

  4. C’était le même bonhomme il me semble (pas vu la chose); On moins on peut lui reconnaitre une certain cohérence esthétique dans la laideur. Tiens, cadeau sur le « chef d’oeuvre » Catterpillar! :)
    http://wildgrounds.com/index.php/2011/01/22/eiga-geijutsus-top-worst-of-2010/

  5. Il est vrai que l’excellent directeur de la photo aurait mérité d’être citer à plusieurs reprises.

    Pour Caterpillar (aka le soldat dieu en France), c’est un film que j’aime beaucoup malgré sa pauvreté visuelle. Mais le système de production des années 60-70 n’a rien à voir avec celui actuel et il serait un peu injuste de ne se focaliser que son tournage en DV en faisant fi des acteurs, de son engagement, de la profondeur des rapports entre les personnages et de la sincérité d’un cinéaste qui après plus de 100 films garde toujours la même passion intacte. J’aimerai pouvoir en dire autant de bien d’autres…

    Par ailleurs, d’autres magasines japonais aime beaucoup comme « Kinema Junpo » qui le place dans son top 10
    Lehttp://asiafilm.fr/2011/01/24/la-presse-japonaise-fait-son-top-2010/

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