Piscine sans eau (Koji Wakamatsu)
Par Anthony Plu • 21 jan 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurUn mari et père de famille, poinçonneur dans le métro, intervient pour empêcher un viol. Se liant à la victime, une jeune fille qui ne pense pas toujours à fermer la porte de son appartement, l’homme commence à nourrir des fantasmes : s’introduire chez des femmes seules en les endormant pour leur faire l’amour, les prendre en photo et leur préparer le petit déjeuner.

Lorsque nous l’avions interviewé cet été, Koji Wakamatsu se plaignait que les journalistes ne l’interrogeaient que sur ses films des années 60 et pas sur d’autres titres qu’il jugeait bien meilleurs comme ce Piscine sans eau. Maintenant que nous avons pu le découvrir à la Cinémathèque Française, nous ne pouvons, en effet, que comprendre sa déception.
Avec un tel scénario, on pouvait s’attendre au pire, à du racoleur, à du potache en passant par l’étude sociale psychanalytique hypocrite. Heureusement, Koji Wakamatsu prend une direction beaucoup plus passionnante. La grande force du film est qu’il ne cherche jamais à expliquer le comportement de son personnage principal, préférant donner plusieurs pistes sans en privilégier une en particulier : travail ennuyeux, famille étouffante, fascination subite pour le viol, crise de la quarantaine, besoin de tendresse, etc…
Ce qui intéresse Wakamatsu n’est pas vraiment la motivation mais l’acte et ses conséquences. Car Piscine sans eau est presque une histoire d’amour née d’un double fantasme : celui masculin de s’introduire chez une femme pour la violer et celui féminin de faire l’amour à un inconnu, romantique, attentionné et tout droit sorti d’un rêve.

Le cinéaste s’en sort avec les honneurs, n’hésitant pas à changer de focalisation en court de route en recentrant en grande partie son film sur la première « victime » de l’homme. C’est son point de vue qui évoluera nuit après nuit : questionnement, perplexité, surprise, interrogation, curiosité, ravissement…
Cette relation à distance donne lieu à deux scènes magnifiques dont on taira le contenu mais qui font preuve d’une sensibilité rare chez le réalisateur. Si celle-si s’était déjà exprimée auparavant, cela n’avait jamais été le cas avec autant de maturité, et n’avait jamais été aussi débarrassée d’expérimentations graphiques gratuites.
L’intrigue, quant à elle, ne cherche jamais à choquer mais préfère jouer avec l’aspect saugrenu des activités nocturnes du personnage principal. Les passages où l’homme se livre à des séances photo pour le moins particulières sont avant tout drôles et décalées sans jamais être de mauvais goût, avec une utilisation très réjouissante du cadre et donc du hors-champ. Il ne faut pas croire cependant que le cinéaste justifie le comportement de ce violeur, il se met avant tout dans l’état d’esprit du personnage, d’où une narration alternant longues plages lentes et séquences plus frénétiques et jubilatoires.

Ainsi lorsque le héros s’introduit pour la première fois chez une femme, l’instant est filmé pratiquement en temps réel avec une absence de musique et de bruitages qui rend la scène très pesante pour que le spectateur retienne sa respiration en même temps que son protagoniste. Cette façon de rentrer dans la tête du personnage explique, là aussi sans donner de sens, les moments oniriques et déconnectés du récit. Le film est ainsi parsemé d’intermèdes abstraits, irréels et surréalistes aucunement nécessaires d’un point de vue dramatique, à l’instar de tout ce qui tourne autour de la piscine sans eau du titre. Mais on pourra dire qu’une piscine sans eau ne sert à rien, c’est une coquille vide, comme la vie du héros masculin au début du film. Wakamatsu le résume brillamment par une métonymie dès le générique de début où cet homme se réduit à une fonction : un robot qui composte des billets de métro sans la moindre identité.
Il y a beaucoup à dire sur ce film très dense du cinéaste dont un seul visionnage ne suffit pas à faire le tour. Porté par un acteur fabuleux, Yuya Uchida, Piscine sans eau s’avère l’un des titres les plus entêtants de sa carrière. Tout comme Vagabond du sexe, nous ne pouvons qu’espérer que le film soit visible sur un support vidéo permettant au plus grand nombre sa découverte.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Piscine sans eau (Mizu no nai puuru // A Pool without water)
RÉALISATEUR : Koji WakamatsuANNÉE : 1982 | PAYS : Japon | GENRE : Pinku Eiga
