Les Larmes d’un clown (Victor Sjöström)

Par Anthony Plu • 18 mar 2011 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

Un scientifique se fait voler ses théories et sa femme par un riche baron. Humilié et giflé devant un parterre de confrères hilares, il décide lui-même d’en rire et devient un clown anonyme dont le numéro consiste à se prendre des claques.

Larmes d'un clown // Affiche

Le rire, mort si amère et si subtile de l’espoir.

(Carton introductif du film)

« « Ô, âme, comme tu fais de ma chute une ascension », dit un ancien texte kabbalistique. Lon Chaney, de façon géniale, perd tout, femme, ami, œuvre, dignité. A toucher le fond de l’abîme, le final de ce film dépasse le court de Fellini sur le cirque. »

Alejandro Jodorowsky,

à l’occasion de sa carte blanche durant l’Etrange Festival de Paris 2010 où le film fut programmé.

Par de nombreux aspects, cette première production du tout jeune studio MGM rappelle le cinéma de Tod Browning. On y retrouve l’univers du cirque, un freak pathétique, une réelle violence psychologique et physique et bien-sûr l’acteur Lon Chaney.

Nous ne sommes pourtant pas chez l’auteur de L‘inconnu ou de Monstrueuse parade mais chez Victor Sjöström qui venait tout juste d’arriver à Hollywood (et qui vit son nom changer pour devenir Seastrom) après une carrière suédoise prestigieuse dont le titre le plus connu demeure le magnifique La Charrette fantôme.

Avec ce premier projet, la MGM s’offrait donc une œuvre atypique et audacieuse. Plus qu’un drame ou une tragédie, Sjöström livrait une allégorie de la vie avec cette image récurrente d’un clown faisant tourner un globe qu’il tient dans sa main. Un scène forte, ironique et iconique qui vient rythmer le destin des personnages, ouvrant et concluant les séquences clés.

Ces parenthèses sont d’ailleurs l’occasion pour le cinéaste de témoigner d’une subtile intelligence dans ses raccords : le globe du clown devient la mappemonde du scientifique et se transformera plus tard en piste de cirque. Régulièrement, le cinéaste trouve de belles transitions inter-séquence comme ce fondu entre la chaîne en or du baron et le collier de fleurs de l’acrobate. Sjötröm parvient ainsi à exprimer l’évolution de son personnage par une mise en scène très sobre et dépouillée. Contrairement à d’autres cinéastes de son temps (notamment Murnau, qui s’expatriera lui aussi d’Europe trois années plus tard), sa mise en scène est entièrement statique.

Larmes d'un clown // Photo 1

La réalisation n’a pourtant rien de classique ou d’académique. Au contraire, elle réussit à n’utiliser les cartons que pour rapporter des dialogues et non pour raconter l’action, les images se suffisant à elles-même.s Le symbolisme y trouve logiquement une grande place : le maquillage derrière lequel le personnage principal incarné par Lon Chaney se cache, le cœur en mousse que recoud la cavalière, la partie d’échecs entre l’épouse et le baron, les amoureux trop occupés pour voir les fourmis dévorer leurs repas (une figure que les tableaux de « Vanités » du 17ème siècle n’auraient pas renié)… et bien sûr tout ce qui tourne autour de cette figure du globe (mappemonde brisée, piste de cirque, le tête de Lon Chaney que caresse son épouse).

Sjöström va même jusqu’à donner au personnage interprété par John Gilbert une allure proche de celle du diable : cape sombre, élégance inquiétante, moustaches relevées, regard glacial et sourire sardonique. Le début n’est d’ailleurs pas sans rappeler Faust où le personnage principal vend son âme à Satan pour avoir voulu connaître l’amour et le savoir.

C’est là une des réussites des Larmes du Clown : celle de livrer un scénario dense possédant plusieurs niveaux de lecture sans pour autant être écrasé par sa richesse. En fait, avec ses 85 minutes, le film est même relativement court et ne possède aucun détail, personnage ou scène superflus. La narration est très resserrée sans que la cohérence, la psychologie, le rythme ou l’équilibre du récit n’en pâtisse.

Il faut dire que formellement le film est également très prenant avec une utilisation virtuose et osée du noir et blanc appuyant également la portée de sa parabole. La lumière est violemment contrastée entre blancs éblouissants et noirs étouffants. Pour évoquer la noirceur de son histoire, Sjöström avait conçu une photographie très sous-exposée, au point que les producteurs croyaient le directeur de la photo incompétent. Cette photographie offre le plan le plus « parlant » du film : Chaney seul sur la piste déserte est plongé dans les ténèbres lorsque la lumière s’éteint. Ne reste visible que son visage blanc et lumineux flottant dans une pénombre abyssale.

Larmes d'un clown // Photo 2

Le réalisateur, loin d’opposer simplement blanc et noir, bien et mal, confronte l’innocence et la naïveté aveugle des jeunes amoureux aux sombres apparats évoquant autant les tourments de l’âme que la corruption financière. L’idylle amoureuse ne met jamais « au jour » le pessimisme qui imprègne le personnage de Lon Chaney. Celui-ci revit et pousse à son paroxysme l’événement qui a brisé sa vie. A ce titre, il se dépossède même de son nom, devenant juste « He » (« il » ou « celui » en anglais). Le doute plane sur les motivations de son numéro : est-ce une catharsis ? Est-ce un élan auto-destructeur ? Est-ce une descente aux enfers masochiste ?

Toujours est-il que ce personnage, tantôt pathétique, tantôt écorché vif, est une âme damnée, dont la pâleur du maquillage évoque un être fantomatique. Incapable de trouver un salut ou une rédemption, il essaye de préserver la pureté d’un amour qui lui a redonné vie et, ironiquement, la capacité à souffrir de nouveau. Une vision désespérément romantique (dans son sens torturé) d’une histoire à la fois pure et d’un sadisme assez incroyable lors de sa conclusion mémorable. Sans la dévoiler, on dira que l’on sait d’où vient le lion rugissant faisant office de logo à la MGM. La toute dernière scène déploie une lyrisme inoubliable. Car au-delà de ses qualités plastique et scénaristiques, Les Larmes d’un clown est avant tout un film bouleversant, un drame intense, un poème cruel et une fable ironique.

Et puis Lon Chaney y trouve peut-être son rôle le plus émouvant, même si ce n’est sans doute pas le plus spectaculaire. Victor Sjöström est l’un des grands oubliés du cinéma muet. Il aura fallu attendre longtemps avant de pouvoir trouver un DVD des Larmes d’un clown.

Larmes d'un clown // Jaquette DVD

En France il est disponible chez Bach films dans une copie tirée d’un master abîmé et avec un accompagnement musical bricolé. Il est mieux servi aux Etats-Unis où, présent dans la collection Warner Archives, il est proposé dans une version restaurée mais nantie d’une musique décevante et de bruitages envahissants, sous doute issus de la version « sonorisée » ressortie durant les années 30. C’est en tout cas le seul film américain du réalisateur existant en numérique.

On ne peut trouver ni le sublime mélodrame La Lettre écarlate, ni l’extraordinaire tour de force qu’est Le Vent, tous deux avec Lillian Gish. On peut en revanche trouver certains de ses titres suédois dans différents pays comme l’Italie, l’Angleterre, la Suède et les Etats-Unis (ceux chez Kino semblent être les meilleurs copies)… Quant à la France ? Rien, une nouvelle fois.

FICHE DU FILM

TITRE(S) : Les Larmes d’un clown (He who get slapped)
RÉALISATEUR : Victor Sjöström

ANNÉE : 1924 | PAYS : Etats-unis | GENRE : drame

RUBRIQUES TRANSVERSALES :

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