Graine de prostituée (Chusei Sone)
Par Sylvain PERRET • 1 avr 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurDans les années 1920, le notable Katsura accueille une troupe de théâtre chez lui. Sa femme, dévoyée et inféconde, le cocufie avec un des acteurs, tandis que son mari fait appel aux services d’une prostituée nommée Shino. Cette dernière, proche de Todo, maître d’arme du notable, tombe enceinte du notable.

Graine de prostituée est un pinku eiga signé Chusei Sone, petit maître du genre. En seulement quinze années, il réalisa pas moins de quarante longs-métrages, dont sept durant 1972, parmi lesquels l’œuvre dont il est question ici. Il faut noter qu’il fut scénariste de Koji Wakamatsu, mais aussi assistant de Seijun Suzuki.
Le pinku eiga a souvent été catalogué comme étant un simple produit pour érotomanes. Pourtant, à l’instar du titre dont il est question ici, les actes sexuels y sont parfois plutôt secondaires. A travers un récit relativement complexe, Chusei Sone nous décrit une fresque de 20 années en multipliant les ellipses audacieuses au service d’un conte qui évoque les destins tragiques des personnages de Shakespeare et de Zola.
En abordant un genre purement d’exploitation, Chusei Sone dynamite, à l’instar de son mentor, un système afin d’en révéler les failles. Pour cela il place son récit à une époque charnière, où la société nippone évolua, en passant d’un traditionalisme monarchique à une modernité occidentale.

Pour le montrer, il multiplie les points de vue, alternant le regard du notable et ceux de la prostituée Shino et de sa fille. Le fil rouge vient du parcours du maître d’arme, moralement tiraillé entre son code d’honneur et sa morale personnelle.
Il semble que le but de Chusei Sone soit de troubler le spectateur, afin de le libérer au beau milieu d’un labyrinthe narratif. Les va-et-vient temporels durant ces 20 années peut déconcerter, surtout que le metteur en scène brouille sans cesse les repères. La prostituée Shino est interprétée par la même actrice que sa fille Kyoko, la sublime Hitomi Kozue.
En plus de troubler le spectateur, l’idée est de mettre en avant l’intemporalité du destin des protagonistes. Comme sa mère, Kyoko semble voir son destin tout traçé en voulant elle aussi vendre son corps dans une maison de passe. C’est le même destin qui la voit croiser le chemin de son frère, alors recueilli par une noblesse stérile (et donc impuissante et amenée à disparaître), dans un acte incestueux lourd en connotations politiques.
Le parcours de Todo, le maître d’arme, est là encore lourd de sens, et il recherche la rédemption dans un final sanglant, mais que le cinéaste détourne avec cynisme. Une simple couverture de journal nous apprend que cette action a été perpétrée par un terroriste. Nous pensons bien évidemment aux œuvres virulentes de Koji Wakamatsu.

Esthétiquement, le film est quelque peu décevant, malgré plusieurs séquences passionnantes. Notons entre autres l’ouverture du film (vue de la bouche d’un acteur) et ses débordements violents, ou encore cet étrange plan où les soldats de dos partent vers la lumière dans le quartier des bordels.
Les séquences érotiques viennent alors en arrière plan, et il faut bien avouer qu’elles semblent beaucoup moins intéresser son auteur. Certes, certaines d’entre elles sont assez entêtantes et possèdent des qualités elliptiques indéniables (la magnifique séquence sur la barque), mais force est de constater qu’elles affichent une certaine monotonie.
De plus, l’abus de caches nuit au pouvoir immersif de Graine de prostituée. Nous sommes même en droit de penser que le réalisateur les a lui-même accentué comme pour mieux souligner l’aspect sulfureux de son pamphlet.
Graine de prostituée est donc un pinku eiga particulier, véritable charge envers son pays d’origine, qui devrait néanmoins déconcerter le néophyte du genre, ainsi que l’érotomane avide de délires aussi fripons que nippons. Mais c’est aussi un film plein de rage aux nombreuses qualités qui plaira au cinéphile en recherche d’œuvres engagées et enragées.

Il existe deux éditions DVD de Graine de prostituée. La première est sortie chez Wild Side et possède un sous-titrage français, mais ne possède malheureusement aucun supplément. Pour peu que le sous-titrage anglais ne vous rebute pas (rappelons que la narration est relativement complexe), l’édition Mondo Macabro titrée Naked Rashomon, possède un documentaire sur le cinéma japonais, une introduction du spécialiste Jasper Sharp, des textes assez intéressants et la bande annonce originale. Choisis ton camps, camarade !
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Graine de prostituée (Showa onnamichi: Rashomon / Naked Rashomon)
RÉALISATEUR : Chusei Sone
ANNÉE : 1972 | PAYS : Japon | GENRE : Pinku EigaRUBRIQUES TRANSVERSALES : Mondo Macabro



