Deburau (Sacha Guitry)

Par Anthony Plu • 25 avr 2011 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

En quatre actes, les dernières années du mine Jean-Gaspard Deburau : ses histoires d’amour, ses peines de cœur, ses rapports avec son fils qui cherche à suivre ses traces et enfin les débuts de celui-ci sous la tutelle de son père.

Deburau // Affiche

Sacha Guitry était peut-être le plus orgueilleux et narcissique des acteurs : scénariste, comédien et réalisateur de ses pièces de théâtre puis de ses films, l’homme était un séducteur né. Il faisait tout pour se mettre en avant et charmer son public en même temps que les héroïnes de ses histoires.

Contrairement à Mae West (qui dans les années 30 jouait et écrivait le même genre de personnage frivole, immoral et revendiquant une sexualité épanouie), Guitry a su élever ses rôles à un niveau inédit de raffinement et de sophistication. Regarder un film de Sacha Guitry, c’était devenir aussi spirituel que le film visionné.

On ne lui en voudra donc pas s’il s’est aussi souvent mis en avant via des figures historiques pour parler de lui de façon détournée : Pasteur, Talleyrand et même son père Lucien Guitry.

En 1951, Guitry voulait reprendre la pièce écrite en 1918 sur un autre personnage ayant existé, Deburau, lui aussi un homme de scène. La fatigue ne lui permettant pas de jouer le rôle sur scène, il décida donc de filmer la pièce pour mener à terme ce projet qui lui tenait à cœur. On sent en effet rapidement que le contenu est plus personnel et autobiographique… enfin, encore plus que d’habitude. C’est une œuvre testamentaire.

Avec les accusations injustes qui l’ont conduit en prison lors de la libération en 1945, la carrière de l’auteur est moins frivole et, l’âge aidant, ses thèmes se font plus graves qu’avant-guerre. Des films comme Donne-moi tes yeux, La Poison, Le Comédien ou Toa laissent poindre une amertume et des questionnements plus profonds qui renvoient aux propres interrogations de Guitry sur sa vie, le théâtre et son métier d’acteur ; son art en quelque sorte.

Deburau // Photo

En s’inspirant de la vie du célèbre mime, Guitry accouche d’un œuvre sombre où il évoque les thèmes de la transmission du savoir et de l’art, du vieillissement ou encore de ses rapports avec le public. Se livrant à cœur ouvert et sans retenue, il conçoit l’un de ses films les plus les plus dramatiques et lucides. L’un de ses plus émouvants aussi.

Car comment ne pas voir dans cette histoire la situation de Guitry à cette époque ? Lui aussi a connu la gloire, le succès, le prestige mais le poids des années et les désillusions amoureuses l’ont énormément affecté. L’heure du bilan a sonné. Si le pessimisme semble d’abord le gagner, la jeunesse et son fils viennent lui redonner la foi.

Les troisième et quatrième actes en particulier traitent également du genre de relation que Sacha devait entretenir avec son père Lucien, immense comédien en son temps : il y a une très belle tirade que Deburau dit à son fils sur la valeur de son nom si difficilement acquis et qu’il refuse de « donner » aussi facilement à cet apprenti comédien.

Dans cette deuxième partie présentant un Guitry/Deburau vieilli, fatigué et usé par la vie et l’amour vivant seul avec son jeune fils, la « maladie » contamine même le décor qui se fait plus épuré, plus aride, loin du faste des deux premiers actes.

Dans ses prémices, le film est pourtant typiquement « guitryesque » avec une première partie plutôt légère avec ses séductions et son lot de bons mots. C’est toujours un régal d’autant que l’auteur opte pour des dialogues en vers qui, sans atteindre la jubilation du Mot de Cambronne, sont toujours d’une finesse et d’une précision exemplaires. La qualité de l’écriture parvient également à rendre très naturelles les rimes qui ne sont jamais appuyées ou surlignées.

Cela dit, déjà conscient de son anachronisme naissant, il laisse à Lana Marconi (sa femme de l’époque qui restera avec lui jusqu’à sa mort) les meilleurs répliques, proches de celles qu’il pouvait dire quelques années auparavant.

La seconde moitié, plus poignante, ne tourne pas le dos à ce brio dans son écriture mais il est évident que le ton y est moins  ludique. En revanche, il se surpasse pour ce qui est des conversations tournant autour du théâtre pour un vibrant hommage au monde de la scène (et ses acteurs) dans la vision intime et enflammée de l’auteur.

Adore ton métier, c’est le plus beau du monde ! Le plaisir qu’il te donne est déjà précieux, mais sa nécessité réelle est plus profonde : il apporte l’oubli des chagrins et des maux. Et ça, vois-tu, c’est encore mieux, c’est mieux que tout, c’est magnifique et tu verras, tu verras ce que c’est qu’une salle qui rit, tu l’entendras. Ça, c’est unique, mon chéri. Oh ! Le bruit que ça fait, tu verras, c’est très beau. Imagine un très grand silence : on vient de lever le rideau. Un silence absolu, complet… On entendrait voler un imprésario ! Soudain, tu viens de faire une chose qui plaît, un geste drôle, inattendu… et ça commence tout à coup ! Car ça commence d’un seul coup. Et voilà le silence rompu qui vole en mille éclats ! Le public s’abandonne à l’immense rafale qui gronde et le secoue, et le rire au galop qui traverse la salle emporte tout, les chagrins, les soucis et les peines. Et comprends bien ceci, comprends que c’est pour ça qu’ils viennent. A ceux qui font sourire on ne dit pas merci. Je sais, oui, ça ne fait rien, sois ignoré. Va donc laisser la gloire à ceux qui font pleurer. Je sais bien qu’on dit d’eux qu’ils sont « les grands artistes ». Tant pis, ne sois pas honoré. On n’honore jamais que les gens qui sont tristes. Sois un paillasse, un pitre, un pantin, que t’importe ! Fais rire le public, dissipe son ennui, et, s’il te méprise et t’oublie sitôt qu’il a passé la porte, va, laisse-le, ça ne fait rien. On se souvient toujours si mal de ceux qui vous ont fait du bien.

On regrette tout de même que Guitry ne soit pas plus convaincant dans les scènes de mime. Il faut dire que l’acteur est plus à l’aise dans la parole que dans la gestuelle. Il est aussi dommageable que l’interprète jouant le fils manque de charisme et de présence.

sacha Guitry

Ces quelques réserves n’atténuent que peu la force de Deburau qui ne provoque que de bien courtes baisses d’intérêt. C’est là encore une œuvre qui rappelle tout le talent de son auteur. Ici son manque de pudeur trouve une résonance déchirante. Il est toutefois évident qu’on appréciera mieux cette œuvre si on connaît un peu la vie de Guitry.

Toujours inédit en DVD, Deburau demeure un titre rare, c’est pourquoi on ne peut que vous conseiller de profiter de la séance au Forum Des Images le 26 avril prochain.

 

FICHE DU FILM

TITRE(S) : Deburau
RÉALISATEUR : Sacha Guitry

ANNÉE : 1967 | PAYS : France | GENRE : Comédie dramatique

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