Jeux interdits de l’adolescence (Pier Giuseppe Murgia)
Par Sylvain PERRET • 27 mai 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurAu sortir de l’enfance, Fabrizzio, un jeune garçon s’amuse avec l’aide de l’étrange Silvia à terroriser Laura, une amie éprise de lui.

L’amateur d’art transgressif, qu’il soit majeur ou mineur, se retrouve souvent confronté à l’incompréhension de ses détracteurs face au plaisir qu’il peut y trouver. En effet, il faut bien comprendre que le plaisir ou l’intérêt face à de telles œuvres ne se situe pas dans la transgression elle-même mais dans sa mécanique. C’est la différence entre le cinéphile et le cinéphage, dans le cas du septième art, qui va tenter (ou non) de comprendre les arcanes des sensations et des sentiments qui vont être produits grâce aux innombrables possibilités du média, à grand renfort de son, de cadrage, de montage.
Prenons exemple d’un film d’horreur. Il est facile d’utiliser une sempiternelle recette pour provoquer le sursaut du spectateur. Pourtant, si chez le public lambda la réaction sera certaine, le cinéphile n’aura plus d’effet lorsque sera comprise et semblera évidente sa mécanique.
Il est important de comprendre ce principe pour appréhender ce sous-genre scandaleux et scabreux qu’est la teensploitation. En cela, il mérite qu’on s’y attarde, certes avec des immenses réserves, que nous utilisons ici pour vous parler d’un des films les plus scandaleux et malsains qu’il nous ait été donné de voir : Jeux interdits de l’adolescence de Pier Giuseppe Murgia, plus connu sous son titre original La Maladolescenza.
Dès les premiers instants, les thèmes du film sont annoncés. Après que le réalisateur nous ait fait découvrir Fabrizzio, jeune éphèbe d’une quinzaine d’années, nu, allongé au sol dans une position lascive, nous le voyons se battre avec son berger allemand. Toute l’ambiguïté de La Maladolescenza est là : là où certains verront dans cette introduction imaginaire un film déréalisé et crypté (la confrontation à venir entre chaque personnage, la face animale de l’humain, sa soif de domination), d’autres noteront le caractère obscène et complaisant de la séquence.
Mais il est possible de se demander si cette introduction n’appelle pas aussi toute l’étrangeté du spectacle à suivre. Et si le prélude appelait le fantasme onirique (ou cauchemardesque) des pulsions du personnage principal ?

Le film est systématiquement bicéphale. Sa première face est celle de la tragédie de l’adolescence (comme peuvent l’être Mais ne nous délivrez pas du mal de Joël Séria ou bien Avere vent’anni de Fernando Di Leo), racontée à travers l’étrange relation entre les trois protagonistes dans cette atmosphère onirique.
Durant les quarante premières minutes, nous suivons donc Fabrizzio, un adolescent qui va tout faire pour affirmer sa supériorité en jouant à l’adulte, aux dépends de son amour de vacances, Laura, 13 ans, qui sort tout juste du monde de l’enfance.
Toutes les occasions seront bonnes pour humilier la jeune fille, qui va devoir subir séquestrations en tout genre : alors qu’elle sera baîllonnée et attachée, un serpent lui passera dessus ; plus tard, Fabrizzio l’abandonnera dans la forêt en lançant son chien à sa poursuite ; Plus loin encore, après voir tué un jeune oiseau blessé recueilli par la pauvre fille, il la dépucellera avec violence dans une grotte sans qu’elle ne comprenne véritablement ce qui lui arrive.
Ensuite, un troisième personnage viendra faire exploser ce joli couple. Il s’agit de Silvia, une enfant de 11 ans qui va se joindre à un Fabrizzio obsédé par cette dernière, pour terroriser la pauvre Laura qui subira toutes les perversités enfantines du couple. Ces épreuves, tant physiques que morales, correspondent à ce passage ingrat de l’enfance où l’adulte en devenir va chercher ses propres limites afin de devenir conscient de son corps et de son être.

Dès lors, nous comprenons mieux les choix du réalisateur, notamment son choix de n’utiliser que trois personnages, figures généralement pures dans le cinéma ici détournées, sans le moindre adulte dans le récit, pour les plonger dans un jardin d’Eden où tout est possible.
Silvia et Fabrizzio s’amuseront alors à tirer des flèches pour tuer un oiseau, à traquer Laura en se cachant derrière des masques (pour le moins équivoques), à lui uriner dessus ou à l’obliger à observer les ébats du couple.
Pier Giuseppe Murgia, à travers cette relecture du mythe d’Adam et Eve, ne cache pas son influence du cinéma de Pasolini. Citons notamment l’arrivée de Silvia, figure presque fantomatique, qui évoque Théorème, tandis que plus loin, les tortures symboliques renvoient à Salo. Mais il ne suffit pas de citer un réalisateur pour devenir ce réalisateur, surtout lorsque cela est fait, encore une fois, avec complaisance. la fin du film confirmera après une accumulation de séquences chocs la vacuité de l’entreprise qui se révèle sous dans son désir premier : celui de montrer des corps enfantins dévêtus, sous couvert d’un fallacieux discours artistique.

Nous en arrivons donc à l’autre face de La Maladolescenza, beaucoup plus dérangeante, à savoir la position fondamentalement malsaine et perverse dans laquelle nous place le réalisateur, qui se plait à s’attarder sur l’anatomie de ses très jeunes comédiens. Sous couvert de livrer une œuvre intelligente et réfléchie (ce que le film est sans aucun doute), il s’attarde au-delà du compréhensible sur des corps à peine pubères sur-érotisés. C’est cette dichotomie qui crée véritablement le malaise, celle d’imaginer l’artiste mener son projet avec fougue et liberté d’un côté, avec dans une main une caméra au service de l’art et l’autre dans son pantalon face à un spectacle inimaginable aujourd’hui.
Les trois acteurs, portés par la sybille Eva Ionseco (que l’on voyait déjà dévêtue l’année précédente dans le film érotique Spermula de Charles Matton, ainsi que dans les travaux de sa mère photographe), sont souvent montrés dans des positions lascives et explicites. Et même si La Maladolescenza n’est pas un film pornographique, l’insistance de l’érotisation des trois protagonistes provoquera la gène évidente de son spectateur.
Finalement, Jeux interdits de l’adolescence est une œuvre qu’il est impossible à bien des égards de défendre. Car même si le film ne manque pas d’intérêt, son approche de l’érotisme enfantin, rompt un des plus grands tabous contemporains avec une condescendance extraordinaire et une satisfaction licencieuse. L’aura d’œuvre culte s’effondre après vision, cédant la place à la nausée, face à un tel résultat.
Cependant, il intéressera certains cinéphiles, car il constitue un incroyable témoignage d’une certaine liberté outrancière que des années 70, parfois pour le meilleur, mais comme c’est le cas ici pour le pire. Avis aux personnes curieuses de découvrir une des frontières cinématographiques, le terminus s’appelle La Maladolescenza.

Il existait une VHS française très rare coupée de plusieurs minutes, et un DVD allemand en italien sous-titré anglais existait chez X-Rated Kult DVD, tirée d’une copie très abîmée. Depuis quelques années, il semblerait que cette édition soit interdite à la vente, et l’on ne vous explique pas pourquoi…
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Jeux interdits de l’adolescence (La Maladolescenza / Spielen wir Liebe)
RÉALISATEUR : Pier Giuseppe MurgiaANNÉE : 1977 | PAYS : Italie | GENRE : Teensploitation

