L’immoralità (Massimo Pirri)

Par Sylvain PERRET • 27 mai 2011 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

Federico, un pédophile, est traqué et trouve refuge dans une étrange demeure…

L'Immoralità // Affiche

Dans le genre très particulier et sulfureux qu’est la teensploitation, comportant surtout des exemples scabreux et racoleurs, il existe une poignée de films qui ont su non seulement éviter les très nombreux écueils de ce pan cinématographique, mais finalement devenir de grandes œuvres passionnantes.

En effet, dans l’ombre du plus connu et pourtant nauséeux Jeux interdits de l’adolescence de Pier Giuseppe Murgia (connu aussi sous son titre original La Maladolescenza), L’Immoralità s’impose comme un film rare, précieux, intéressant, et qui évite toute complaisance ou voyeurisme malsain.

Dès les premiers instants, il faut saluer le tour de force. Avant même le générique, la toute première image nous montre le personnage principal, un corps d’enfant décédé dans les bras. Le personnage va alors enterrer le cadavre pour cacher son méfait. Nous pouvons remarquer que la jeune fille, d’une douzaine d’années, disparaissant petit à petit sous les pelletées, a sa culotte au niveau des genoux.

L'Immoralita // Photo

Cet homme, Federico Anselmi, va alors être traqué par la police, mais surtout par une horde de villageois. Et c’est ici où il faut noter le talent de metteur en scène de Massimo Pirri : tout comme dans M le Maudit de Fritz Lang, on ne peut se résoudre à détester le personnage. Mieux, face à la foule qui appelle à la vengeance, nous nous prenons à éprouver de l’empathie pour le dangereux pervers.

Si Alex était moins nettement « méchant », l’histoire ressemblerait à l’un de ces westerns qui se présentent contre le lynchage. Mais donc, en fait, parce qu’on y lynche un jeune innocent, la morale se définit ainsi : « On ne doit pas lyncher les gens parce qu’il se pourrait qu’ils soient innocents. » Alors qu’il faudrait dire : « On ne doit lyncher personne. » Afin de montrer l’action du gouvernement dans toute son horreur, on doit lui choisir pour victime quelqu’un de totalement dépravé, si bien que lorsque le gouvernement le transforme en zombie, vous vous rendez compte qu’il est profondément immoral de faire cela, même à une telle créature.

Stanley Kubrick, à propos d’Orange Mécanique

in Stanley Kubrick de Michel Ciment, ed. Ramsay Poche cinema, ed. 1987, pp 162-163

Cette « immoralité » va prendre plusieurs directions durant le film. La première est cet attachement troublant que le spectateur ressent envers le criminel. la seconde débutera une dizaine de minutes plus tard avec la rencontre entre l’homme blessé et traqué avec la jeune Simona, adolescente androgyne d’une douzaine d’années, qui dès le début découvre le pouvoir qu’elle exerce sur le criminel.

Massimo Pirri détourne alors les codes aussi bien moraux que graphiques. Lorsque nous voyons le petit chérubin attraper une poupée, c’est pour mieux souligner que sous son air d’ingénue (un corps d’enfant), elle manipule déjà les hommes.

L'Immoralita // Photo

La famille de la jeune enfant est révélatrice de sa personnalité. Entre un père se déplaçant en siège roulant (donc impuissant) qui ne fait que tirer au fusil de son bureau et Vera, une mère nymphomane, misanthrope, refusant de vieillir et voyant sa fille comme une rivale, Simona tente de vivre au mieux son adolescence malgré le manque de piliers familiaux.

Il en résultera des passages assez troublants, comme lorsque Vera, rentrant ivre d’une soirée, demande à sa fille de lui raconter ses relations sexuelles ou ses actes onaniques. Mais la séquence qui scandalisa l’Italie lors de la sortie du film en 1978 est celle où Simona, consciente de la concurrence qu’exerce sa mère sur Federico, s’offrira à lui.

Loin d’être complaisante ou scabreuse, cette scène centrale est le pivot du film, celui où le spectateur est définitivement perdu dans ses repères moraux habituels. Simona n’est alors que le fruit de cette immoralité que le réalisateur nous montre, perdue entre la violence de l’époque (la foule qui se lève), les ruptures familiales et sociales, et l’enfance qui disparaît à l’adolescence.

D’ailleurs, comme pour mieux montrer la personnalité résolument bicéphale du personnage, tout en s’offrant froidement à Federico et en l’appelant à lui, Simona déclarera vouloir un enfant. Précisons que contrairement au film de Pier Giuseppe Murgia (dont nous vous parlions un peu plus haut), la nudité de l’enfant est toujours cachée par un élément du décor, et une doublure a clairement été utilisée pour l’acte sexuel.

Federico et Simona vont alors tenter de trouver leur salut ensemble, entre la société italienne des années 70, où le fascisme n’est pas si loin, et une bourgeoisie qui se meurt en silence. Pourtant, la décadence familiale aura raison du couple, et Simona acceptera son patrimoine, se rebellera contre sa famille et son amant, jusque dans un final grandiose, dont le caractère pasolinien a été plusieurs fois souligné. Il est de fait difficile d’établir qui est la véritable victime de cette histoire…

L'Immoralita // Photo

(…) Le métrage de Pirri flirte avec une poésie morbide fascinante, fonctionnant tel un crescendo pulsionnel régissant les actes de personnages antipathiques et autodestructeurs.

Fausto Fasulo,

in Grindhouse – Hors série Mad Movies, page 92

Précisons néanmoins que le film possède quelques longueurs et que l’aspect esthétique (notamment au niveau des lumières) est quelque peu bâclé, mais qu’importe. Transcendé par son casting, bercé par la jolie musique d’un Ennio Morricone, L’Immoralità est un sommet de tout le savoir-faire du cinéma bis transalpin de ces années-là, où un cinéaste pouvait transcender son sujet pour livrer à la fois un film original, intelligent et un beau regard sur son pays.

L'Immoralita // Jaquette DVD

Le film, inédit chez nous, est sorti pour une poignée d’euros chez l’éditeur transalpin Raro Video dans sa collection Il cinema segreto italiano, sous-titré en anglais. Malheureusement, même si la copie est annoncée comme restaurée, elle est particulièrement abîmée et pâle, et en 4/3 (bien qu’au format d’origine). Qu’importe, l’existence d’une telle œuvre en DVD est en soi un évènement, et on imagine mal quel éditeur français aurait le courage de sortir le film chez nous sans s’attirer les foudres de la Moralité.

FICHE DU FILM

TITRE(S) : L’Immoralità
RÉALISATEUR : Massimo Pirri

ANNÉE : 1978 | PAYS : Italie | GENRE : Teensploitation

L'Immoralita // Photo

L'Immoralita // Photo

L'Immoralita // Photo

L'Immoralita // Photo

L'Immoralita // Photo

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Un commentaire seulement ! »

  1. [...] comme le puant (pour être gentil) Maladolescenza de Pier Giuseppe Murgia, l’intéressant L’immoralità de Massimo Pirri ou bien l’improbable et sympathique Le Farò da padre de Alberto Lattuada. [...]

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