A Touch of Zen (King Hu)

Par Anthony Plu • 17 juin 2011 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

Dans une ville reculée de province, un modeste lettré et peintre s’éprend de sa nouvelle voisine qui vient d’emménager dans un manoir réputé hanté. En même temps, un mystérieux sabreur fraîchement arrivé se renseigne sur les habitants…

A Touch of Zen // Affiche

De John Woo à Zhang Yimou en passant par Ang Lee et Tsui Hark, toute une génération de cinéastes hong-kongais tient King Hu comme un maître absolu. On en parle et on s’y réfère avec admiration, déférence et respect comme on évoque en occident l’influence d’Alfred Hitchcock ou de Sergio Leone.

En France on connaît avant tout le réalisateur de réputation avec L’Hirondelle d’or, le film qui apporta au cinéma d’arts martiaux ses lettres de noblesse et sa modernité. Ce film fut pourtant le dernier qu’il signa pour la Shaw Brothers et on a désormais tendance à oublier rapidement le reste de sa carrière qui le conduira durant les années 70 à Taiwan. C’est là qu’il réalise sans doute son meilleur film, le plus personnel et véritable manifeste philosophique et esthétique, A Touch of Zen qui remporte un succès international majeur lors de sa sortie avec à la clé le prix de la Commission Technique au Festival de Cannes de 1975 (soit 4 ans après sa sortie en Asie).

Ce film légendaire, très réputé mais encore ignoré des cinéphiles actuels, souffre aujourd’hui de n’être visible que dans des éditions toutes plus médiocres les unes que les autres : format letterbox (parfois zoomés), couleurs délavées, compression visible, etc… Pourtant, même en découvrant le film aujourd’hui dans ces conditions A Touch of Zen demeure un sensationnel traumatisme visuel et un formidable tour de force technique.

Avec ce film, King Hu voulait évoquer sa vision des arts martiaux. Pour cela il utilise le Zen presque comme un McGuffin qui servirait une approche narrative, voire un exercice de style. On ne dénombre ainsi plus les oppositions héritées du précepte du Ying et du Yang : intellectuel/homme d’action, ville/nature, homme/femme, science/superstition, jour/nuit et, bien-sûr,  violence/pacifisme.

La dualité permanente est ce qui anime littéralement le film, rythmant autant les scènes que la structure puisque la première partie est plutôt calme, mystérieuse, bavarde, citadine et statique tandis que la seconde moitié est mouvementée, multiplie les lieux et décors, s’avère moins explicative et réduit les dialogues au minimum.

Cette première partie qui n’a rien de lent ni contemplatif instaure une ambiance entre le policier et le western en reprenant la figure de l’étranger arrivant dans une petite ville avec un passé qu’il ne veut pas dévoiler. King Hu brouille les pistes, ne précise pas tout de suite qui est un ennemi ou un allié et encore moins leurs motivations. Quand on découvre en même temps que le scribe la réalité, ce qu’on s’imaginait se révèle bien erroné et remet en cause notre perception. Ce bouleversement sonne également le début de l’éveil spirituel des héros.

La deuxième partie est pratiquement une succession de rencontres et de combats et s’enchaîne au milieu d’une nature et d’une végétation en renouvellement permanent. Au milieu des affrontements, des pièges et des poursuites, on trouve la figure d’un moine bouddhiste dont la force physique va de paire avec la puissance psychique. Un personnage pratiquement muet mais dont le calme, la présence, le charisme et l’aura intimident et poussent à l’humilité.

A Touch of Zen // Photo

Pour faire passer sa vision des arts martiaux, King Hu, comme ce moine, ne passe pas par la parole mais par l’image et la mise en scène. Et rarement mise en scène est aussi maîtrisée et poétique que celle de A Touch of Zen.

Avec son art de l’espace (à conquérir, à dominer, à maîtriser), sa précision du cadre, du montage, des travellings, le film subjugue par la grâce de sa réalisation. Contrairement à la norme, chaque travelling du film débute par un plan fixe et finit par un plan fixe. Plutôt que de simplement dynamiser une scène d’action, King Hu, en donnant une introduction et une conclusion à de nombreux mouvements de caméra, décide de faire de chaque plan de son film une entité vivante qui aurait sa propre existence et qui trouverait logiquement sa place dans l’univers cosmique voulu par le cinéaste.

Autant dire que le sens du mouvement de King Hu atteint ici sa plénitude et sa quintessence : la caméra danse littéralement, accompagnant les déplacements des personnages, le découpage alterne moments suspendus, inserts de nature et éclats fulgurants tandis que la photographie naturelle et les couleurs d’une beauté surréalistes définissent la géographie et les airs de combat. King Hu n’évoque rien de moins que la place de l’homme dans la nature. Pour vaincre leurs ennemis, les héros devront d’abord apprendre à utiliser la topographie et utiliser les ressources qui s’ouvrent à eux (troncs d’arbres, rochers, crevasses, obscurité, herbes). La nature et la stratégie militaire sont intimement liées comme la série de pièges que conçoit le scribe à l’encontre des troupes gouvernementales les traquant.

A Touch of Zen // Photo

Cette prédominance de la nature comme entité supérieure aux hommes renvoie à un autre cinéaste : Terrence Malick. Il est difficile d’imaginer que l’auteur de La Ligne rouge n’a pas trouvé ici l’une des influences principales de son style (avec le cinéma de Murnau) : sa manière de filmer la nature, d’en faire à la fois le témoin et l’acteur principal est très proche de celle King Hu (qui surpasse ici Akira Kurosawa sur son propre terrain). On se transporte dans un cinéma sensoriel et mystique qui permet de faire passer le discours du cinéaste. Un discours assez insaisissable qu’on ne comprend pas mais qu’on ressent intimement.

« Je ne suis pas bouddhiste et j’aborde cette question sans la moindre intention didactique ou missionnaire. Il m’intéressait simplement de présenter la saveur d »un certaine expérience. »

« Le zen n’est pas explicable. Le grand prêtre du Zen est un batelier. Vous montez sur son bateau et la seule chose qu’il puisse faire est de vous conduire à l’autre bout de la rivière, ensuite vous devez marcher par vous-même. Pour moi, dans le Zen, vous influencez les gens par le contact et non par l’explication. C’est pourquoi il est très difficile d’analyser Touch of Zen. Les réactions au film sont avant tout émotionnelles. Si les spectateurs de ressentent rien, j’ai échoué ; s’ils aiment ou n’aiment pas, j’ai réussi. »

King Hu
Entretiens avec Charles Tesson – Cahiers du cinéma & Michel Ciment Positif


Le défi de l’auteur de L’Auberge du printemps est remporté haut la main dans le sens où cette théorisation et cette intellectualisation d’un concept abstrait qui pourraient effrayer ou intimider se révèlent finalement comme l’une des mises en scène les plus ludiques et enthousiasmantes du septième art. En fait, dès la fin du film, une seule envie subsiste : celle de s’y replonger aussitôt.

A Touch of zen // Jaquette DVD

Pour cela, nous n’avons donc pas vraiment le choix puisque toutes les éditions DVD se valent. Chez nous le film est sorti chez FSF mais on ne désespère pas que le film soit disponible un jour en Blu-ray car s’il est bien un titre qui mérite d’être vu en haute définition, c’est bien celui-ci.

FICHE DU FILM

TITRE(S) : A touch of zen (xia nu)
RÉALISATEUR : King Hu

ANNÉE : 1971 | PAYS : Taïwan | GENRE : aventure / arts martiaux

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