Track of The Cat (William A. Wellman)
Par Anthony Plu • 17 juin 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurDans les monts enneigés de la Californie, une famille essaye tant bien que mal d’exploiter le terrain pour y faire vivre leurs troupeaux. Alors qu’une tempête de neige fait rage, une panthère s’attaque au bétail.

Moins réputé que Raoul Walsh, Michael Curtiz ou encore Howard Hawks, William Wellman demeure le plus passionnant et sûrement le plus ambitieux des cinéastes hollywoodiens de l’après-guerre. Cela est dû non pas tant à une mise en scène et une écriture qui s’inscriraient dans une politique des auteurs mais à sa capacité de traiter de front des sujets ambitieux (délicats ou non), témoignant d’implications personnelles évidentes.
Qu’il s’agisse de ses films sociaux du début des années 30, ses westerns parmi les plus audacieux du genre ou ses films de guerre, Wellman a le plus souvent tenté d’ancrer ses histoires dans une réalité et un réalisme le plus honnête possible dans un style à la fois sobre, direct et sec. Élaguant au maximum le scénario pour n’en garder que le principal, il sait comme personne synthétiser toutes les informations avec une efficacité parfois époustouflante (l’ouverture de Other’s Men Women est à ce titre la plus remarquable).
Sortant sur les écrans en 1954, Track of the cat est un film un peu à part dans la filmographie du cinéaste. Avant tout, il aborde des préoccupations écologiques très en avance sur son temps (La Dernière chasse de Richard Brooks ne sortit qu’en 1956 et La Fôret interdite de Nicholas Ray deux ans plus tard). De plus, il faut souligner que Wellman a toujours multiplié les projets hors-normes au cours de son impressionnante carrière.
Loin de la décontraction bon enfant qui animait le sympathique L’Appel de la forêt, Wellman retrouve la neige et la nature dans cette adaptation de Walter Van Tilburg Clark qui avait déjà écrit le roman de L’Etrange incident que le metteur en scène avait brillamment porté à l’écran dix ans auparavant.

Ce scénario dévoile très rapidement que l’intrigue ne sera pas une simple chasse à l’animal mais une parabole sur l’égoïsme et la vanité de l’homme à toujours vouloir conquérir et dominer la nature. Dans un laïus prophétique, Grace Bridges, l’héroïne interprétée par Teresa Wright met en garde Curt Bridges (Robert Mitchum) du jour où il n’aura plus rien à faire une fois qu’il aura piétiné chaque montagne et rasé chaque forêt. Plus tôt c’est un indien qui explique que dans le folklore de son peuple (décimé par les blancs), la panthère est une incarnation vengeresse de la nature. Wellman décide donc de ne pas filmer ce « chat », mais de le garder tout le temps hors-champ pour mieux en faire une divinité invisible, une créature latente qui n’appartiendrait pas au monde des vivants. Si après coup, Wellman regretta ce parti pris qui ne fonctionne pas toujours (surtout lors de l’attaque de sa première victime), ce procédé participe à installer ce climat étrange à la lisière du fantastique en reprenant l’idée de Jacques Tourneur de faire de cet animal sauvage une métaphore psychanalytique de l’aliénation de l’homme. Car plus que le fauve, c’est bien le propre comportement de Curt Bridges qui scellera son destin (et celui des siens).
Un destin qu’on suppose pessimiste dès les premières minutes quand on découvre un style visuel qu’on qualifierait de couleur en noir et blanc. William Wellman fit en effet construire ses décors pour en effacer toute la couleur (au point même de faire repeindre les feuilles des arbres). Seuls survivent un foulard jaune et surtout un manteau rouge flamboyant que porte Curt Bridges au début du film. La couleur (ou son absence) remplit deux fonctions. Tout d’abord, elle définit les rapports et la psychologie des personnages. Curt Bridges avec ce manteau rouge impose ainsi sa différence au sein du groupe en même temps qu’il définit son rôle de chef. A l’inverse, la veste en peau de vache de son frère indique une personnalité fragile et bancale, et bien trop naïve. Quant à la mère, intégriste religieuse, ses vêtements austères en font une personne sans vie, déjà morte (l’idée sera même prolongée dans un parallèle entre la manière de filmer en métonymie un cadavre sur un lit et celle-ci allongée au même endroit plus tard).
Dans un second temps, la couleur esquisse aussi l’emprise de l’environnement sur les êtres humains. Ainsi, quand Curt Bridges s’enferme dans l’obsession de traquer l’animal, il sera obligé de se débarrasser de la dernière trace de couleur qu’il portait encore, signant de la sorte sans s’en rendre compte sa reddition face au monde de la faune et de la flore. Une nature jamais sublimée, car Wellman n’est pas un réalisateur esthétisant. Il préfère la montrer telle qu’elle est, c’est à dire immense, froide et menaçante. Il parvient même à la rendre vivante dans une scène surprenante, où celle-ci semble se moquer de Curt Bridges tentant d’allumer un feu en brûlant des pages de poèmes de Keats.

Le cinéaste se montre bien moins tendre avec les personnages humains : alcoolique, hystérique, bigote coincée, prétentieux, cynique, sans personnalité… Le portrait de la famille est peu reluisant et seule la voisine (Diana Lynn) possède un minimum de bon sens mais il faut dire que celle-ci vit loin dans la vallée, ne cherchant pas à défier la montagne.
C’est sur ces individus prisonniers de la tempête que Wellman s’attarde finalement le plus, Track of The Cat étant en majeure partie un huit clos au décor désaturé tout aussi artificiel que les sentiments qui unissent cette famille. L’arrivée de cette panthère jouera le rôle de détonateur faisant voler en éclats la haine et l’hypocrisie régnant entre les murs de la ferme. C’est là où le film atteint ses limites avec une intrigue mal structurée où la misanthropie du cinéaste pour ses personnages est trop mise en avant au détriment du héros qu’interprète Mitchum sombrant dans la paranoïa puis la folie.
Cela dit, cette tension participe à l’étrange climat du film. Pour sa deuxième réalisation en scope, Wellman maîtrise admirablement les possibilités de l’écran large jouant de la profondeur de champ (d’un pièce à l’autre, de l’intérieur vers l’extérieur) et de l’espace pour séparer et isoler les protagonistes. Son montage participe aussi au malaise en cassant la fluidité d’une conversation en intégrant un bref et brutal changement d’axe brisant l’harmonie du découpage. Enfin la longueur de certains plans est également impressionnante pour rendre palpable la raideur des personnages comme lors de l’incroyable scène de l’enterrement, filmé en plan séquence fixe depuis le fond de la tombe.
Cette austérité visuelle et ce rythme languissant peuvent décevoir ou laisser de marbre. Mais cette approche et cette ambiance unique peuvent tout autant hypnotiser et vous embarquer pour un voyage à bord d’un pur OVNI filmique. Track of The Cat propose une atmosphère atypique cultivant un lyrisme pessimiste pour une fable entre la métaphysique, le western et le mélodrame psychologique. Une véritable étrangeté qui lancera d’ailleurs le nouveau cycle du Cinéma de Minuit justement consacré aux « raretés, curiosités » le 19 juin 2011.
Pour ceux qui n’apprécient pas les horaires tardifs télévisuels, le DVD est disponible dans une bonne édition chez Paramount (avec des couleurs boostés sur la jaquette pour être plus vendeur). Beaucoup de bonus pas forcément très longs, ni indispensables (dont un documentaire sur les cougars !) mais quelques informations demeurent les bienvenues notamment dans le module consacré à l’écrivain.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Track of the cat
RÉALISATEUR : William A.WellmanANNÉE : 1954 | PAYS : USA | GENRE : western / drame
