Eugénie de Sade (Jess Franco)
Par Sylvain PERRET • 24 juin 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurLa belle Eugénie couche avec une jeune femme et un homme. Il s’agit de son père, un écrivain célèbre. Ces ébats sont projetés à un homme, qui se rend ensuite au chevet d’Eugénie qui agonise à l’hôpital. Elle accepte de tout raconter au spectateur à condition qu’il l’achève à la fin de son histoire…

A plusieurs reprises, le réalisateur Jess Franco allait adapter des écrits du Marquis de Sade. Mais au-delà des transpositions littérales (La Philosophie dans le boudoir, Justine ou les infortunes de la vertu, Plaisir à trois), c’est tout l’univers de l’écrivain qui se retrouve lors de séquences érotiques de l’immense filmographie de Franco. Les films de prison de femme, comme 99 Women, Sadomania ou encore Greta la tortionnaire, en sont le parfait exemple, car y transparaissent de nombreux emprunts des sulfureux écrits.
Eugénie de Sade, tiré de la nouvelle Eugénie de Franval, film de 1970, ne doit pas être confondu avec Eugenie… The Story Of Her Journey Into Perversion (Les Inassouvies chez nous), réalisé un an auparavant. Partant d’un texte fort, Jess Franco possède alors ici une structure narrative simple, mais stable et solide.
Albert de Franval est un écrivain à succès qui vit avec sa belle-fille Eugénie, avec qui il entretient une relation incestueuse, et qu’il éduque dans la découverte du plaisir de la chair et du meurtre. Pourtant, petit à petit, le piège semble se refermer sur ce couple tragique à la recherche du sexe et de la violence.
Concentrons-nous sur l’ouverture du film en nous basant sur l’un des meilleurs essais sur le metteur en scène.
Les première images d’Eugénie de Sade sont un film que regarde le cinéaste lui-même (interprétant l’écrivain Attila Tanner) dans une salle de projection. On y voit Eugénie et son père, Albert de Franval, caresser une jeune fille et la mettre à mort. Surtout, pendant ce prologue, ce sont le père et la fille qui tiennent la caméra, se filmant en alternance dans leurs rapports avec la victime.
Cette scène constitue le « noyau psychique » du film : à aucun moment elle ne trouve sa place dans la fiction. Eugénie et son père apparaissent moins à la façon d’un couple que d’une entité. Leur union est scellée dans le regard unique de la caméra, circulant de l’un à l’autre. Chacun est le double de l’autre et le centre de son champ de vision.
Stephane du Mesnildot, Jess Franco – Énergie du fantasme
p.39, Rouge profond, 2004
Il est intéressant tout d’abord de voir que Jess Franco met en place immédiatement un dispositif qui résume l’histoire qui nous sera conté par la suite : un mélange sulfureux de plaisir et de meurtre. De plus, il se détache dès lors de son récit en se plaçant dans la position du spectateur. Cette mise en abyme permet aussi de souligner une thématique récurrente tant dans Eugénie de Sade, que dans l’œuvre tout entière du réalisateur.

Il est en effet question ici de double et de miroir. Ces deux valeurs sont visibles à de nombreuses reprises. Le père et la fille (d’ailleurs miroir de sa mère), Eros et Thanatos, Albert de Franval et Attila Tanner tous deux écrivains, puis Albert et Paul. Plus loin, la mise en scène d’un meurtre pour des photos érotiques macabres verront une victime simuler son futur sort en se maquillant de faux sang et en jouant au cadavre. Une autre jeune fille qui connaîtra le même sort, jouera au même jeu après que Eugénie ait joué le rôle avec son père pour lui expliquer les règles. La mise en scène même de Jess Franco voit des plans se répéter (travellings arrières, changement de points, etc) afin de souligner cette idée.
Eugénie incarne ce personnage bicéphale, à la fois femme-enfant et femme-amante, que le réalisateur se plaît à érotiser en la mettant dans une position fœtale à de maintes reprises.
Mais pour aller plus loin, nous pouvons aussi dire que le film utilise d’autres éléments que nous pouvons retrouver dans le reste de la longue filmographie de Franco. Paul renvoie au musicien de Venus in Furs, par exemple, et il faut souligner que le jazz est toujours souvent présent dans l’œuvre du réalisateur. mais un des éléments les plus souvent présents chez Franco est, à l’image de cette introduction, l’immersion dans une séquence mise en abyme, où le spectateur se retrouve à observer un spectacle dans le spectacle.
Les concerts de jazz dans Venus in Furs, la pièce théâtrale de Vampyros Lesbos, du Journal intime d’une nymphomane, ou dans le cabaret du Diabolique Docteur Z ne sont que quelques-uns des exemples de ce jeu de poupées russes qu’aime à mettre en place le cinéaste.

Ces séquences ont pour effet d’inclure le spectateur dans le film, tout en arrivant à le plonger dans une sorte d’onirisme qu’accentuent ici la jolie musique mélancolique de Bruno Nicolaï, les lents mouvements de caméra et les visions fantasmatiques des protagonistes féminins. D’ailleurs, ici, Soledad Miranda n’a-t-elle jamais été aussi belle ?
Certes Eugénie de Sade pourra, comme de nombreux autres films de son auteur, provoquer la torpeur de son spectateur. En réalité, ce point constitue l’écueil principal à éviter pour apprécier le cinéma de Jess Franco. Le rythme erratique est en accord avec ce que nous disions ci-dessus, à savoir un appel à un voyage au bout d’un rêve éveillé.
Finalement, Eugénie de Sade est le parfait exemple du savoir faire de Jess Franco durant cette période, mélange d’un cinéma oscillant entre expérimentations (la Nouvelle Vague n’est pas très loin) et exploitation (genre qui permet une liberté totale à son réalisateur à l’époque). Certes, il ne se situe pas au niveau des plus grandes réussites de son auteur, comme Venus in Furs ou Vampyros Lesbos. Cependant, ses nombreuses qualités en font une œuvre riche et passionnante, même si elle ne constitue pas la meilleure entrée dans l’univers du metteur en scène.

Le DVD édité par Blue Underground est réputé pour être une version complète (ce que n’est pas forcément le DVD français). Le joli master possède en outre une version française « originale » (le film a été post-synchronisé) et une interview de Jess Franco qui nous explique que Eugénie de Sade fait partie de ses films préférés.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Eugénie de Sade (Eugénie / Eugenie Sex Happening / De Sade 2000)
RÉALISATEUR : Jess FrancoANNÉE : 1970 | PAYS : Liechtenstein – France | GENRE : Erotique
LES PHOTOS CI-DESSOUS PEUVENT CHOQUER CERTAINES AMES PURES…













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