La Mer cruelle (Charles Frend)

Par Anthony Plu • 15 juil 2011 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

En pleine seconde guerre mondiale, le commandant Ericson, issu de la marine civile, se voit confier un navire qui a pour mission de parcourir les mers européennes pour escorter les convois menacés par la flotte allemande et leurs fameux U-boot.

la mer cruelle // Affiche

Du cinéma anglais, nous connaissons ses drames sociaux, ses films d’épouvantes gothiques et ses comédies spirituelles. Moins réputé, le genre du film de guerre britannique a été pourtant assez prolifique. Ce courant s’éloigne cependant des productions américaines, généralement belliqueuses et sombrant bien souvent dans le patriotisme spectaculaire. Proche de la promesse de Churchill qui n’avait à « offrir que du sang, de la sueur et des larmes« , les cinéastes anglais avaient opté pour un cinéma plus humain que ce soit à travers les précieux documentaires de Humphrey Jemmings, les films réalistes comme Dam Busters ou des fictions aux sujets étonnants et courageux (Ordre de tuer d’Anthony Asquith ou Went the Day Well d’Alberto Cavalcanti). Dans ce genre, une sous-branche maritime vit le jour, dont l’un des meilleurs représentants demeure La Mer cruelle de Charles Frend.

La spécificité première de ce film est de privilégier l’individu, reléguant presque le conflit au second plan. Aux scènes de batailles et aux explosions généralement hors-champ, Frend préfère les épisodes centrés sur ses personnages et opte pour une mise en scène à hauteur d’hommes : gros plans de visages, peu de mouvements de caméra, des cadrages très serrés, voire étouffants. Comme le titre le précise, c’est bien la mer qui demeure au centre du film, servant de lien entre les hommes et la guerre. C’est donc elle qui cristallise les sentiments : attente, impuissance, doute, résignation, frustration.

Le conflit ici n’a rien d’héroïque ou de glorieux. Le navire où se déroule l’intrigue est seulement un bateau escortant les convois et n’a donc pas une force de frappe très puissante. À l’image du spectateur, les hommes à son bord sont  le plus souvent condamnés à devoir observer le reste de la flotte sombrer sans pouvoir leur porter secours ou les aider à se défendre.

D’où une sucession de scènes qui ne suit pas une logique narrative mais propose différentes situations que peut croiser cette corvette. Et autant dire que les situations sont le plus souvent amères, graves et évidemment cruelles. La séquence la plus marquante est celle où le navire aperçoit un groupe de soldats anglais rescapé d’un naufrage. Plutôt que de leur porter secours, le commandant doit faire le choix de foncer sur eux sans s’arrêter car un hypothétique U-boot allemand a des chances de leur tendre un piège. En plus de cet acte cruel, il doit larguer sur ces même soldats des mines pour espérer toucher le sous-marin nazi. Un scène terrifiante filmée dans un style direct, réaliste, sec sans complaisance mélodramatique ou tragédie surlignée.

Sans atteindre cette cime, d’autres moments sont presque tout aussi brillants, comme une réparation en plein mer qui force le navire à s’immobiliser malgré la crainte d’être repéré, l’acharnement du commandant à tourner en rond pour vérifier si un vaisseau ennemi a bel et bien sombré, ou bien encore le retour d’un officier dans son village pour découvrir sa maison bombardée. Ces moments puissants jouent merveilleusement des expressions se lisant sur les visages, des silences pesants ou des couloirs claustrophobiques du bâtiment.

Mais si les parties en mer sont brillantes, ce n’est pas le cas de toutes les séquences où les marins débarquent sur terre. Cela donne quelques sous-intrigues dispensables et moins réussies comme ce mari trompé par une femme aux activités mondaines, des conversations stéréotypées au sein de l’équipage ou encore le personnage de Stanley Baker pas assez présent pour convaincre. Cela dit, les acteurs sont dans l’ensemble très convaincants, Jack Hawkins en tête qui parvient à faire passer tout le poids des responsabilités ingrates et inhumaines avec un dégoût anti-militariste dépeint avec finesse.

Dans l’ensemble, La Mer cruelle est d’une intensité dramatique sobre, poignante et crédible qui passe admirablement bien le cap des années et dépasse sans souci le stade du simple film de guerre.

Avec une dizaine de long-métrages à son actif, Charles Frend est assez peu connu en France, si ce n’est pour avoir été l’un des monteurs d’Hitchcock lors de sa période anglaise. Nous pouvons tout de même vous conseiller un autre film de guerre marin qu’il signa en 1943 : Navire en feu, bien moins abouti que La Mer cruelle mais tout de même passionnant et possédant déjà ce regard avant tout humain et une écriture cherchant l’authenticité.

La Mer Cruelle // Jaquette Blu-ray

Disponible depuis longtemps en DVD anglais, La Mer cruelle ne proposait aucun sous-titrage (comme tous les titres édités par Studio Canal outre-Manche). Fort heureusement, le film vient de sortir là-bas en Blu-ray dans une copie d’excellente tenue et possédant cette fois des sous-titres anglais salvateurs, l’accent de certains acteurs étant très prononcé.

FICHE DU FILM

TITRE : La Mer cruelle (The Cruel Sea)
RÉALISATEUR : Charles Frend

ANNÉE : 1953 | PAYS : Angleterre | GENRE : drame / guerre

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