Pour que les autres vivent (Richard Sale)
Par Anthony Plu • 15 juil 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurEn plein océan Atlantique, un bateau de croisière sombre après avoir touché une mine. Une poignée de survivants trouve refuge sur un modeste bateau de sauvetage. Mais ils sont bien trop nombreux pour tous tenir à l’intérieur et ils ne tardent pas à découvrir que les secours ne viendront pas et que les vivres sont très limités.

Inspiré d’une histoire vraie (cellle du navire « William Brown » en 1841), voilà un film terriblement méconnu découvert par hasard lors d’une diffusion tardive sur le câble. Il dispose pourtant de la présence de Tyrone Power (certes dans sa fin de carrière) mais après seulement quelques minutes, on comprend ce qui explique ce triste oubli : Pour que les autres vivent est une œuvre qui, non seulement, dérange et met mal à l’aise mais interroge aussi directement la morale du spectateur.
Nous sommes très loin du film catastrophe : plutôt dans un huis-clos qui met les protagonistes comme le public devant des choix cornéliens : comment être responsable de la survie d’un groupe quand on sait qu’il y a trop de rescapés pour ce que les conditions peuvent offrir ? Que faire alors ? Attendre les secours alors qu’aucun SOS n’a été lancé ? Tenter de ramer vers les côtes africaines alors que l’embarcation est trop lourde ?
Ou…
Ou…
Ou alors sacrifier les plus faibles, les blessés et les inutiles pour que les plus forts et résistants aient une chance de survivre ?
La force du récit est d’aborder frontalement et sans détour ces questions brûlantes souvent (toujours ?) taboues dans le genre. Pas de facilité, pas de tiédeur, pas de compromis, Pour que les autres vivent ne prend pas de pincette et ne se cache pas derrière une morale (religieuse, sociale, humaniste) pour faire évoluer les enjeux dramatiques. Le scénario comme les personnages n’ont absolument rien de stéréotypes ni de caricatures : de vrais hommes et femmes totalement déstabilisés par les évènements et qui ne peuvent même pas compter sur le bon sens pour espérer s’en sortir. Le personnage peut-être le plus lucide est à ce titre une femme au caractère bien trempé dont le cynisme et la force de volonté correspond à cette situation hors-norme.
Son « just too soon » est d’une virulence et d’une justesse déchirante de réalisme. Cette conclusion (dont on taira évidement le dénouement) est d’une ironie toute anglaise. Elle est pourtant fidèle à ce qui se déroula lors du vrai naufrage et renforce tout le dilemme de cette tragédie.
Pour être plus en phase avec ce drame, le réalisateur reste centré uniquement sur les survivants sans chercher à présenter les différents protagonistes comme dans toute œuvre classique du genre. Le générique se déroule tandis qu’un lent travelling nous rapproche d’une mine en pleine mer. Explosion. On découvre un journal racontant le voyage qui attend un bateau, un travelling arrière dévoile que le journal flotte en fait parmi les décombres du naufrage. Une introduction percutante qui nous permet d’être immédiatement dans le récit.
La réalisation de Richard Sale (ainsi que le scénario qu’il a écrit) déploie une rare efficacité parvenant à faire naître immédiatement un sentiment de tension qui ne fera que monter progressivement pour atteindre une intensité dramatique inhabituelle.
La caméra ne s’écartera jamais du bateau de sauvetage renforçant l’identification avec les différents personnages qui offrent une excellente étude de caractère là aussi moins superficielle que la norme. Malgré ce parti-pris de huis-clos, la mise en scène évite tout académisme grâce à un découpage varié et inventif sans avoir recours à une démonstration artificielle.
Pour que les autres vivent est à la fois sobre et pesant, ce qui renforce la sensation permanente de malaise. De la même manière, la musique est pratiquement absente pour mieux rendre palpable le réalisme de l’histoire. Enfin on devine aussi que Sale a sûrement tourné son film dans la continuité narrative de l’histoire, tant la fatigue, la lassitude et l’épuisement gagnent autant les acteurs que leurs personnages.
Cette noirceur brute comme ce refus des compromis pour une quelconque ambition purement commerciale dérouta sûrement le public et les producteurs puisque cette réalisation devint la dernière de Richard Sale qui continua sa carrière à la télévision après une activité plutôt orientée vers des comédies (Chéri, divorçons avec Marilyn Monroe) qui ne laissaient en rien augurer ce chef d’œuvre pessimiste toujours aussi douloureux aujourd’hui.
Malheureusement, à ce jour aucun DVD n’est disponible.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Pour que les autres survivent (Seven waves away / Les Prisonniers de l’océan)
RÉALISATEUR : Richard SaleANNÉE : 1957 | PAYS : Royaume-Uni | GENRE : drame
