Dementia / Daughter of Horror (John Parker)
Par Sylvain PERRET • 29 juil 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurDans une chambre d’hôtel délabrée, une jeune femme erre dans une sorte de cauchemar éveillé sans fin…

Dementia est le seul film de John Parker, qui mit en scène ce bien étrange délire d’à peine une heure en six jours seulement. Salué par de nombreux artistes, dont Preston Sturges ou John Waters, il est paradoxalement peu connu des cinéphiles, depuis sa sortie en 1953 dans une seule salle (John Parker était le fils d’un exploitant de cinéma). Racheté ensuite par un distributeur, qui le remonta en y ajoutant une voix-off et le retitra Daughter of Horror, le film n’en finit pas de multiplier les légendes (notamment sur la paternité de l’œuvre) à l’instar des nombreuses pistes de lecture de cette perle du septième art.
C’est sans qu’un seul mot ne soit prononcé que nous suivons le parcours erratique de « la gamine », à l’intérieur de sa propre psyché. Onirisme troublant que cette traversée d’un univers étrange et difforme, qui rappelle bon nombre de chefs d’œuvres du septième art, que ce soient Un chien andalou de Bunuel et Dali ou Le Cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene ou encore Meshes of the Afternoon de Maya Deren.
La même folie hante toutes ces pépites cinématographiques précieuses, la même force évocatrice d’un esprit tourmenté face à des évènements qu’il n’arrive pas à totalement contrôler, et son incapacité à pouvoir rester sur les rails d’une narration classique. Cette dualité, celle d’un personnage face à lui-même, est aussi celle du spectateur manipulé et hypnotisé par le metteur en scène.
Dès le début, où cette vague recouvre « la gamine », symbole évident de sa frustration sexuelle, il ne nous sera laissé aucune échappatoire dans ce film labyrinthique, expressionniste et polysémique. L’héroïne est alors ce fin fil d’Ariane qui nous permet à chaque instant de nous perdre un peu plus dans ce voyage sans fin. John Parker multiplie les images chocs, aujourd’hui encore uniques et insensées, comme le cimetière se transformant en lieu de souvenirs, le corps du milliardaire dont la tête passe à travers les barreaux d’un soupirail, ou bien encore la main tranchée ne voulant pas cesser de suivre cette bien étrange héroïne sans identité propre.

Sans se limiter à ces plans iconiques forts, Dementia utilise un langage cinématographique pur et maîtrisé pour mieux nous emporter, au gré de ses fondus (l’océan), ses ellipses (passage d’un bar à un autre), ses plans larges, ses travellings (dans l’hôtel), ses gros plans et ses optiques déformantes (le groupe de jazz), ses faux raccords (le changement de robe de « la gamine ») et ses jeux de lumière (le clignotement dans la chambre d’hôtel).
Ces séquences et tant d’autres, au service de ce fantasme cauchemardesque, permettent de montrer l’immense talent de John Parker, et nous ne pouvons que regretter qu’il n’ait signé qu’un seul film dans sa carrière. Mais quel coup d’essai ! Ce film freudien entêtant, à la croisée du cinéma d’exploitation et du cinéma expérimental, est très certainement l’une des productions les plus uniques et les plus hors normes du septième art.

Cette curieuse plongée dans la démence est disponible en DVD chez Bach Films dans une édition possédant les deux versions du film, ainsi qu’une vidéo de présentation de l’érudit Stéphane Bourgoin de près de vingt minutes riches en anecdotes (qui ont d’ailleurs servi à cette critique, et dont nous vous réservons le soin de découvrir les autres). De plus, il vous sera possible de le découvrir sur grand écran lors d’un ciné-concert exceptionnel de Boyd Rice à l’Etrange Festival de Paris en septembre 2011.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Dementia / Daughter of Horror
RÉALISATEUR : John ParkerANNÉE : 1953 | PAYS : USA | GENRE : Expérimental

