Accident (Soi Cheang)
Par Sylvain PERRET • 30 sept 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurLe Cerveau est chargé d’organiser des meurtres en les faisant passer pour des accidents. Mais après la mort de sa femme, puis d’un de ses hommes, il commence à enquêter. Hasard ou assassinats ?

Depuis la rétrocession, Hong Kong peine à se renouveler et à retrouver son inventivité cinématographique des années 70, 80 et 90. Fort heureusement, il existe encore des productions arrivant à surprendre et à révéler d’indéniables qualités. Des productions comme Infernal Affairs, Written by, One night in Mongkok ou le récent Dream Home nous offrent quelques exemples de réussites récentes du cinéma de l’ancienne colonie, auxquelles il faut bien évidemment rajouter les œuvres de Johnnie To, que ce soit au poste de réalisateur mais aussi en tant que producteur.
Et quand il décide de s’associer au nouveau projet de Soi Cheang, nous ne pouvons que nous réjouir. Soi Cheang, avec l’excellent Dog Bite Dog, devint dès lors une des valeurs sûres de l’avenir du cinéma asiatique, un réalisateur à suivre de très près et qui avait réussi à montrer Hong Kong sous un jour nouveau, violent, noir, poisseux, sauvage, nihiliste.
Si son film suivant, Coq de Combat que le cinéaste considère lui-même comme « totalement raté »¹, s’avère effectivement assez anecdotique, l’arrivée de Accident confirme tout le talent du metteur en scène qui signe un des meilleurs films de l’écurie Milkyway.
Il est d’ailleurs question de mise en scène dans Accident. Il s’agit même de la piste de lecture principale de ce film qui doit autant à Antonioni qu’à Sidney Lumet dans sa mise en place de la paranoïa. Une folie latente qui va se concentrer sur des détails afin de mettre en scène ces « accidents » comme la représentation unique d’un spectacle qui n’a pas le droit à l’erreur, où chaque détail a son importance.
Un jeu interactif se met alors en place lorsque suite au premier assassinat, un second est monté. Là encore, le hasard n’a pas sa place, et Soi Cheang va donc non seulement nous présenter la création du stratagème, mais aussi il va se faire s’enchaîner toute une série de « prises ratées » comme autant d’actions contrariées par la pluie qui ne vient pas, par une mauvaise position d’un comédien ou de conditions inadaptées. Cette pure mise en abyme méta-cinématographique, rendue interactive grâce au talent de Soi Cheang, ne peut que rappeler Blow Up d’Antonioni, et des travaux de ses deux disciples qui en découlèrent : Dario Argento (dans sa trilogie animale et dans Les Frissons de l’angoisse) ou Brian De Palma (Pulsions, et bien évidemment Blow Out).
Comme chez eux, Soi Cheang crée un univers où l’analyse de la mise en scène est l’enjeu majeur, la condition sine qua non de l’avancée de la narration. Mais cette minutie se révèle aussi à l’origine de la seconde partie du film où après avoir été metteur en scène, le personnage principal va tenter de rentrer dans la peau de l’analyste, en tentant de démasquer ce qui se cache derrière le hasard et la coïncidence. Notre anti-héros ne va cesser de chercher une autre vérité suite à deux traumatismes majeurs (révélant au passage un Soi Cheang qui montre l’intimité avec finesse et pudeur).
Pris à son propre jeu, il passe de traqueur à traqué et commence à soupçonner chaque bouleversement de sa vie, analysant le banal et le quotidien pour trouver les traces d’une machination. Contaminé par sa propre logique, il va donc commencer à glisser peu à peu dans la paranoïa, habiller les murs de son appartement de miroirs ou d’inscriptions lui permettant de voir chaque recoin, où qu’il se trouve. La question de la vision est donc centrale dans le film, des ombres passant derrière les vitres aux observations à la jumelle, des lunettes du héros aux reflets nombreux, Soi Cheang organise Accident comme une ode à l’image.
Au-delà de l’ingéniosité scénaristique, Soi Cheang signe aussi une œuvre à la précision chirurgicale, tout en offrant un immense hommage au cinéma paranoïaque des années 70. Conversation secrète de Coppola, Le Gang Anderson de Sidney Lumet ou encore Les Hommes du président d’Alan J. Pakula sont à maintes reprises évoqués que ce soit dans le design du film – les habits du héros, les immeubles à l’architecture arrondie – , sa lumière franche, ou sa manière particulière de composer un cadre où chaque élément est à sa place. Des références flagrantes, assumées et assimilées, qui ne cèdent jamais à la copie ou au clin d’œil.
Accident devient donc une preuve supplémentaire du talent de son auteur, une réflexion passionnante sur la définition même de la mise en scène, ainsi qu’un thriller à l’efficacité redoutable. Pourquoi s’en priver ?

Après une sortie au cinéma chez nous en décembre 2009, Accident n’a étrangement pas encore connu les honneurs d’une sortie vidéo. Pour découvrir le film, il est possible d’acquérir le Blu-ray édité à Hong Kong qui contrairement à ce qu’indique la jaquette ne possède pas de zonage et est donc lisible sans problème chez nous.
L’image est très propre même si un léger manque de piqué est à noter, mais rien de réellement dérangeant. Les sous-titres anglais sont clairs et facilement lisibles (ce qui n’est pas toujours le cas avec les imports de l’ancienne colonie).
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Accident (Yi ngoi )
RÉALISATEUR : Soi CheangANNÉE : 2009 | PAYS : Chine/Hong Kong | GENRE : Thriller
¹ Coq de Combat « est un échec personnel qui a été très dur à supporter. » Entretien de Soi Cheang avec Romain le Vern sur Excessif.com
