Le Dossier 51 (Michel Deville)
Par Sylvain PERRET • 30 sept 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurLes services secrets s’intéressent de très près à Dominique Auphal, diplomate, et analysent ses faits et gestes dans les moindres détails…

La carrière de Michel Deville, cinéaste de l’écurie Gaumont, a souvent été réduite à ses comédies ainsi qu’à quelques réussites commerciales. Peu de personnes se sont penchés sur ce très habile artisan souvent inspiré et capable de nous offrir de grands films à l’instar de Lucky Jo, L’Apprenti salaud, mais surtout ce Dossier 51, dont la froideur et la radicalité en font un parangon du cinéma d’espionnage.
Michel Deville décide en 1978 d’adapter le roman du même nom de Gilles Perrault, mais se confronte à son ton austère et froid purement littéraire où des inconnus que l’on devine appartenir à une organisation politique secrète, décident de décrypter la vie de Dominique Auphal. Ce dernier vient d’obtenir un poste politique important, et le but est ici de trouver la faille dans son existence afin de le manipuler par la suite.
Avec Le Dossier 51, d’après Gilles Perrault, Deville a relevé le défi de faire le premier film d’espionnage moderne, les personnages étant définis par leurs fiches informatiques.
François Guerif, Le Cinéma policier français
Comment rendre cinématographique la puissance du matériau originel ? L’axe choisi par Deville est alors de pousser à son paroxysme l’enquête, en nous la présentant à travers le point de vue de ces dirigeants qu’on ne verra pas. Se succèdent ainsi des documents officiels, des projections de plans filmés de Auphal dans sa vie de tous les jours, des photographies prises à son insu, des écoutes de ses conversations téléphoniques.
La grande force du Dossier 51, nom donné à cette enquête, est de déshumaniser les arcanes de cette étude poussée dans ses retranchements. Car cette mystérieuse organisation, dont les membres se donnent des noms de déités (Jupiter, Minotaure, Hadès…) et dont nous ne connaissons pas le visage, sinon à travers un écran (l’enquête est filmée en plans subjectifs) ne sait pas vraiment ce qu’elle cherche sinon une possible erreur dans la vie d’un homme d’apparence ordinaire.

C’est alors un enchaînement d’images analysant dans ses moindrs retranchements la vie de « 51″, et de ses proches eux aussi renommés 52 (la femme de Dominique Auphal), 52 bis (l’amant de sa femme), 747 (sa femme de ménage), etc… Cette déshumanisation, renforcée par les commentaires désincarnés des mystérieux agents, s’immisce de plus en plus loin dans la vie d’un homme dont on ne cesse de creuser le parcours afin de cerner une possible brèche à travers l’outil le plus puissant du septième art : la mise en scène.
Mais cette affaire révèle aussi l’aspect grotesque qui l’entoure. Par recoupement, au bout de 20 minutes de film, « 51″ remarque que des gens sont passés chez lui. Il s’agit en réalité du contre-espionnage français qui a certainement découvert un microphone défaillant abandonné quelques mois auparavant et dont la note de service afin qu’il soit retiré s’est perdue dans les rouages administratifs.
Au milieu de tout cela, il y a une trace d’humanité, cette mystérieuse femme dont 51 conserve la photographie dans son portefeuille. Cette possible solution à l’investigation pousse l’organisation plus loin : les anciens camarades de 51 sont retrouvés et questionnés, on approche 51 pour le faire tomber dans des pièges, jusqu’à le psychanalyser à son insu et pour finalement se mettre d’accord pour « dynamiter sa dernière barrière ».
La conclusion du film, à la fois surprenante et terriblement angoissante, montre les limites d’une entreprise cherchant à contrôler un homme coûte que coûte. Mais il révèle aussi une possible solution pour l’Homme face à une organisation qui n’a que faire de lui : le libre arbitre. C’est bien peu, profondément pessimiste, mais c’est la seule triste issue avant de refermer le dossier 51. Avant d’en rouvrir un autre ?
L’intelligence de la mise en scène de Michel Deville est d’immédiatement glacer son spectateur tout en le passionnant. Ce que dénonce le cinéaste, c’est autant une mise sous contrôle d’un homme observée avec insistance par un Big Brother aux immenses moyens techniques de l’époque, que notre propre envie de voir et de savoir. De fait, c’est aussi notre propre voyeurisme qui est pointé du doigt, bien avant la télé-réalité, internet et les surmédiatisations contemporaines. Mieux, Deville rend son film didactique en nous faisant prendre part à ce jeu malsain et macabre, où nous aussi cherchons à trouver la possible solution. Il faut un talent certain pour filmer quelque chose d’ennuyeux en le rendant passionnant, talent dont n’est pas dénué le cinéaste.
Rompant les sacro-saintes règles narratives (l’identification est difficile) et de mise en scène (les regards caméras, les photos filmés, l’image et le son désynchronisés, le mélange de supports, etc…), Michel Deville signe un pamphlet radical inégalé, profond, brut et précieux. Un diamant que l’on ne cesse d’admirer tout en ressentant une certaine oppression.

Edité en DVD par Gaumont, Le Dossier 51 sera diffusé sur grand écran au Forum des images le mardi 25 octobre 2011 à 16h30 dans le cadre de Nos collections sur grand écran. Il est également disponible en Salle des collections.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Le Dossier 51
RÉALISATEUR : Michel DevilleANNÉE : 1978 | PAYS : France | GENRE : Comédie satirique
RUBRIQUES TRANSVERSALES : Cinéma de Tonton


