Le Grand Silence (Sergio Corbucci)
Par Sylvain PERRET • 7 oct 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurSilence, un chasseur de primes muet, pourchasse le cruel Tigrero dans les montagnes enneigées de l’Utah durant un hiver rude…

Le Grand Silence de Sergio Corbucci est certainement l’un des westerns européens les plus importants et les plus atypiques qu’il ait été donné de voir sur les écrans. Après avoir fait ses preuves avec des comédies interprétées par l’acteur Toto et une poignée de péplums, Corbucci réalisera 13 westerns parmi les plus importants du genre, à tel point qu’il est considéré avec Sergio Leone et Sergio Sollima comme l’un des cinéastes majeurs du genre que l’on surnommera par la suite Les trois Sergio. Plus tard, il passera à la réalisation de comédies avec le duo Bud Spencer et Terence Hill.
Réalisé en 1968, Le Grand Silence apparaît dans la période faste du réalisateur, et qui nous offrira des réussites comme Django (1966), Les Cruels (1966), Companeros (1969) ou encore Far West Story (1972). Septième western du cinéaste, Le Grand Silence se démarque dès les premiers instants par son lieu étonnant. En effet, loin des grandes plaines ensoleillées et écrasantes de chaleur, les premières images nous font découvrir la blancheur immaculée des montagnes de l’Utah (tourné dans les Dolomites en Italie).

Loin de n’être qu’un simple effet, cette idée constitue toute la structure narrative du film. Tout d’abord, le décor hostile semble ici diriger le ton pessimiste et sans avenir du récit. Et ce dès les premiers instants, et avant même l’apparition du personnage principal. Quand celui-ci se retrouve dans l’image, il est tout d’abord minuscule et décadré, et un zoom arrière finit de l’isoler au milieu d’un décor sans issue possible.
Mais avant même que nous ayons pu voir ce personnage, nous découvrons une autre menace qui l’observe de loin, fusil au poing. Si cette introduction possède quelque chose de profondément noir, c’est que nous avons presque l’impression que le film débute là où il devrait s’arrêter, avec son héros avançant vers la mort. D’ailleurs ce pré-générique anxiogène sera reproduit exactement de la même façon (le personnage se fait amputer des doigts et on lui tire dans le dos) pour conclure le récit, qui comme les personnages, se retrouve emprisonné dans cet univers glacial.
Alors que démarre le générique, accompagné de la musique dépressive de Ennio Morricone (une de ses meilleures compositions, à n’en pas douter), celui-ci s’achèvera même avec la chute du héros, là encore annonciatrice de la fin du personnage. Interprété par Jean-Louis Trintignant (qui remplace Franco Nero, comme l’acteur nous l’expliqua lors de sa venue à l’Etrange Festival de Paris en 2009), il s’agit de Silence, desperado muet qui erre comme une âme en peine dans cet espace de désolation. Figure fantomatique, il insuffle au film une aura fantastique et angoissante, comme s’il fallait voir Le Grand Silence comme un négatif des autres westerns alors en vogue dans ces années-là.

Pour renforcer ce sentiment irréel, Silence doit faire face à El Tigrero, son double et sa nemesis, interprété par le grand Klaus Kinski (que l’on a vu dans El Chuncho de Damiano Damiani, Et le vent apporta la violence de Antonio Margheriti, et dans d’autres genres Le Secret de la vie, Justine de Sade de Jess Franco, Le Orme, et tant d’autres…). Rarement un rival n’aura été aussi cruel au cinéma. Fourbe, sadique, amoral, il n’est là que pour trahir et ramasser quelques dollars en profitant d’une loi donnant toute liberté aux chasseurs de prime. Il assassinera quelques paysans mourant de faim en les poussant à devenir hors la loi et ainsi devenir des victimes idéales et faciles.
Face à lui, Silence va chercher la rédemption. Lui aussi profite d’une loi pour descendre ses assaillants. Ces aspects tirés de faits divers sont là aussi pour traiter d’une idée sociale forte, résonance du western classique où les faibles sont victimes d’un système transcendé par les forts, dont la principale arme est la violence. D’habitude, le bien gagne face au mal, mais ici, Sergio Corbucci choisit de tourner son film vers le nihilisme baroque.
Utilisant l’héritage du néoréalisme italien, il filme la foule comme une masse sauvage, caméra à l’épaule, dans un style documentaire qui nous apprend les terribles conséquences d’un tel environnement. Les armes gèlent, les fermiers meurent de froid, et l’inexorable conclusion refermera la page de ce récit aussi sombre que la neige est immaculée. Mais il s’agit aussi d’un des westerns les plus radicaux qui soient.
Le Grand Silence est un des films qui à lui tout seul donne ses lettres de noblesse à la fois à un genre mais aussi à tout le cinéma d’exploitation. Un film majeur qui demeure aujourd’hui intact et sans aucun équivalent, une œuvre à découvrir ou redécouvrir d’urgence.

Le DVD disponible chez nous dans la collection Cinéma de Quartier est passionnante. Outre le film dans sa copie restaurée proposée dans sa version originale sous-titrée dans notre langue ou doublée en français, nous avons droit à la passionnante présentation de Jean-Pierre Dionnet, ainsi qu’un documentaire d’époque sur le western spaghetti. Ajoutons à cela la fin originale absurde (réservée à l’export du film) et deux passionnants commentaires audios de Alain Petit et Jean-François Giré, respectivement sur la première et la dernière bobine du film.
Un Blu-ray était un temps attendu en Allemagne, mais nous n’avons pas suite de cette version sur support haute définition.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Le Grand Silence (Il grande silenzio / Great Silence)
RÉALISATEUR : Sergio CorbucciANNÉE : 1968 | PAYS : Italie | GENRE : Western

[...] Le Grand Silence de Sergio Corbucci – 1968 – Italie [...]