Le Grand élan (Christian Jaque)
Par Anthony Plu • 17 déc 2011 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteur« L’arrivée de deux jeunes filles en vacances dans les Alpes vient cristalliser la rivalité entre une humble auberge/refuge familiale et un gros complexe hôtelier qui espère bien racheter ses concurrents«

Pourquoi parler d’un film de Christian-Jaque aujourd’hui ? Parce que le réalisateur de Fanfan la Tulipe ou de Babette s’en va t’en guerre aura livré une filmographie hétéroclite au possible, passant d’un genre à un autre avec une facilité et une aisance déconcertantes. On y trouve bien sûr des réalisations dispensables mais on tombe aussi régulièrement sur des grands classiques oubliés du cinéma français (tel Un revenant ou Les Bonnes causes) comme également sur des films plus modestes. Ceux-ci, autant que ses grandes réussites, permettent de saisir un peu plus la personnalité de cette figure si souvent décriée du cinéma français, et c’est le rôle d’1Kult de vous parler de cet artisan un peu méprisé.
Ainsi Le Grand élan est une comédie romantique très fraîche et revigorante qui possède tout ce qui fait le charme de son cinéaste : aucune prétention, des personnages attachants et croqués avec malice, humour et respect, un scénario qui laisse la place à des seconds rôles savoureux et un solide sens de la mise en scène qui semble s’imposer des contraintes pour mieux s’en amuser. Il fait en réalité partie des films de son auteur où l’on retrouve cette impulsion, cet enthousiasme, cette sincérité qui rend des films apparemment anodins profondément attachants.
Cette histoire d’amour en montagne surprend d’abord par son tournage en extérieur. Alors que ce genre de comédie aurait pu totalement se dérouler en studio (à quelques plans près), on dirait que Christian-Jaque fait tout son possible pour tourner sur place. Ce parti pris apporte beaucoup à la qualité du film qui offre des extérieurs d’un richesse plastique indéniable. Les différentes scènes et personnages s’en trouvent soudainement mis en valeur : des moments qui auraient pu être anecdotiques sur le papier deviennent des séquences fortes d’un point de vue dramaturgique. Christian-Jaque utilise autant qu’il le peut les décors naturels pour souligner, appuyer ou étoffer ses personnages, grâce notamment à une photographie très soignée : une conversation amoureuse devant une petite rivière, un sauvetage dans une grotte de glace ou des échanges lors de descentes à ski… etc. Ces séquences défilent à un rythme soutenu, tout en faisant de la montagne un personnage à part entière.
Il faut toutefois préciser que les scènes à ski ont été réalisés par Harry R. Sokal, par ailleurs monteur du film. Il fut un spécialiste allemand des films montagnards et il produisit à ce titre le sensationnel L‘Enfer blanc du Piz Palu de Georg Pabst et Arnold Frank. Ces intermèdes ont cependant moins de charme que les moments dialogués à cause d’un étirement un peu inutile, telle la longue course finale ou encore le ballet qui clôture le film. C’est assez kitsch voire ridicule mais l’esprit du film incite à sourire avec indulgence.
On sent que Christian-Jaque est tourné vers l’efficacité américaine des génies de la comédie (et des screwball comedies en particulier). Tout en gardant une identité française propre et un style personnel, on reconnaît par exemple une nette influence de Michael Curtiz dans son utilisation des cadres, des focales, des ombres etc…
Sa gestion des longues focales lors des travellings dans les lieux fermés lui permet ainsi d’habiller ses décors avec autant d’élégance que d’inventivité car contrairement à ce qu’on pourrait croire, le film n’est jamais académique et refuse les facilités du champ/contre-champ. De plus sa rigueur ne joue jamais en défaveur des personnages ou de l’histoire mais les accompagne toujours que ce soit dans ses larges mouvements (la descente d’escalier du grand hôtel), ses espaces clos (la modeste auberge), sa profondeur de champ (la séance de shopping) ou son utilisation de la bande son assez drôle (le scientifique et ses disques de bruits).
Et puis il y a cette direction d’acteurs délicieuse qui, bien que datée, possède un naturel et un charme indémodables. Les comédiens sont tous excellents dans leurs rôles avec un tempo certain et des dialogues jamais avares en bons mots. Ils incarnent la légèreté du film au sens propre comme figuré puisque le film s’ouvre sur une introduction très amusante où deux femmes se retrouvent en sous-vêtements dans la neige et prennent refuge dans une auberge traditionnelle abandonnée par les clients. Un auberge humble qui ne cherche cependant jamais à rivaliser avec le luxe des grand hôtels. Un peu comme Christian-Jaque qui ne cherche jamais à rentrer dans la cours des grands réalisateurs prestigieux.
A première vue, on pourrait imaginer que Le Grand élan fait ainsi partie des films qui joueraient en la défaveur du cinéaste. Pourtant son charme et ses qualités plastiques en font un titre qui n’est pas à négliger. Malheureusement il risque d’être condamné à la confidentialité : la copie de la Cinémathèque Française est usée, parfois presque inaudible et même incomplète (il doit manquer quelques minutes qui ne nuisent pas trop à la compréhension de l’histoire).

Autant des contemporains du cinéaste ont été réévalués depuis (Julien Duvivier, Claude Autant-Lara ou Henri Decoin), autant Christian-Jaque demeure encore aujourd’hui le vilain petit canard boiteux du 7ème art français qui a toujours était méfiant devant l’éclectisme. Comédies troupières avec Fernandel, drames misanthropes, films sociaux (annonçant le néo-réalisme), films historiques jamais ampoulés, ou encore films de capes et d’épées bondissants ; parfois même un peu tout ça à la fois (Les Disparus de Saint-Agil ou L’Assassinat du Père Nöel multiplient les registres avec le même bonheur)… On peut affirmer que la diversité des registres et des genres abordés par Christian-Jaque a certainement joué en sa défaveur aux yeux de certains critiques sceptiques devant une carrière sans thème récurent apparent ni univers clairement balisé. On se consolera heureusement avec les textes enthousiastes de Jacques Lourcelles et surtout avec une filmographie évidement inégale mais qui regorge encore de films plus ou moins modestes qui ne demandent qu’à être redécouverts comme le délirant Sonnette d’alarme tourné en 1935 ou l’émouvant D’hommes à hommes (1948) évoquant Henri Dunant, l’inventeur de la Croix Rouge.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Pot-Bouille
RÉALISATEUR : Christian-JaqueANNÉE : 1957 | PAYS : France | GENRE : Comédie satirique
