Tout spliques étaient les Borogoves (Daniel Le Comte)
Par Sylvain PERRET • 12 jan 2012 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurSylvie et Philippe, deux enfants vivant en montagne dans l’hôtel que tiennent leurs parents, découvrent d’étranges machines aux pouvoirs fantastiques…

Derrière ce titre barbare se cache en réalité un téléfilm français diffusé sur les antennes en 1970. Avant de nous pencher dessus, il faut revenir sur le livre dont est tiré ce programme de fiction. Tout smouales étaient les Borogoves est une nouvelle de science-fiction de Lewis Padgett, pseudonyme d’un couple d’auteurs Henry Kuttner et Catherine Lucille Moore à qui l’on doit L’Échiquier fabuleux et L’homme venu du futur. Le titre s’inspire d’un vers du poème de Jabberwocky de Lewis Caroll, présent dans De l’autre côté du miroir, seconde aventure d’Alice au pays des merveilles.
L’ombre de Lewis Caroll plane d’ailleurs à plusieurs reprises sur le roman original (un des personnages se prénomme Alice Liddell, en référence à l’enfant pour qui l’écrivain inventa ses célèbres récits). Le récit se déroule dans trois espaces-temps différents. Nous y découvrons un scientifique dans des temps futurs qui tente d’inventer une machine capable de voyager dans le temps. Il envoie donc deux boîtes dans le temps. Celles-ci tombent entre les mains d’enfants au XIXe et au XXe siècle, qui au contact des machines développent des pouvoirs paranormaux.
Traduite chez nous par Boris Vian, cette nouvelle est peu connue du grand public malgré sa publication dans plusieurs anthologies. Il y a quelques années, Robert Shaye porta le récit sur grand écran avec Mimzy, le messager du futur. Chez nous, c’est en 1970 que Daniel Le Comte, réalisateur de télévision passionné d’art, notamment la peinture et l’architecture, se proposa d’en faire une série. Tout spliques étaient les Borogoves est un de ces petits bijoux télévisuels, imparfaits et inégaux, certes, mais qui affichent une audace et une originalité assez remarquable plus de quatre décennies après sa diffusion sur nos ondes.

Tout d’abord, il faut noter, puis saluer les libertés prises par rapport au matériau original. Ici, tout le récit se déroule de nos jours, en montagne où vivent les jeunes Sylvie et Philippe, ainsi que leurs parents qui tiennent un hôtel. Si l’on pourrait supposer que cette unité de lieu narrative se justifie par un budget réduit, le metteur en scène arrive à ne pas céder aux colmatages douteux. Ainsi, l’histoire ne cède jamais au didactisme cartésien, et aux explications maladroites, au profit d’un parfum poétique et mystérieux du meilleur goût. L’explication réelle de l’apparition des objets n’est jamais révélée, par exemple, de même que le souvenir de la cliente avec un écrivain mort depuis de nombreuses années.
La passion pour le design du metteur en scène se ressent dans les décors délicieusement pop, pas si lointains de ceux de Chapeau melon et Bottes de cuir. L’ambiance générale a donc un charme même si elle souffre de dialogues un peu trop littéraires, et surtout d’une certaine répétition dans les réactions des personnages. Les parents sont assez grossiers dans leurs traits psychologiques, notamment le père, qui refuse le rêve, l’irréel et hurle sans cesse sur ses enfants quand ils n’est pas pris par sa carrière. Cette image un peu simpliste dégage pourtant le parfum de la jeunesse de la fin des années 60. A l’aube d’une nouvelle ère, il fallait refuser l’autorité, parentale ou hiérarchique, et c’est d’ailleurs l’idée principale qui est inscrite dans ce qui est, rappelons-le, un téléfilm pour enfants. Ainsi, le maître d’école de Philippe est castrateur, de même que la grand-mère de cet autre enfant qui séjourne dans l’hôtel ou encore le docteur, finalement sceptique, interprété par Jean-Roger Caussimon, second couteau du cinéma français vu chez Jean Yanne, Bertrand Tavernier ou Claude Autant-Lara.
Dans Tout spliques étaient les Borogoves, les engins bizarres ne sont en réalité que les révélateurs de l’imaginaire des enfants de mai 68, une fenêtre ouverte sur le pays des merveilles, qui trouvera sa résolution dans un final sans équivalent et rarement atteint dans l’impertinence. Et qu’importe donc les quelques baisses de rythme qui parsèment le programme, cette rareté ancrée dans son époque demeure par son discours toujours aussi moderne.

Le DVD est disponible via les éditions de l’INA, au sein d’une collection appelée « Les Inédits du fantastique ». Même si le master (Rappelons qu’il s’agit d’un téléfilm) affiche son âge, rien de catastrophique, et il faut saluer une fois encore cette collection qui nous permet de telles redécouvertes.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Tout spliques étaient les Borogoves
RÉALISATEUR : Daniel Le ComteANNÉE : 1970 | PAYS : France | GENRE : Téléfilm fantastique
RUBRIQUES TRANSVERSALES : Cinéma de Tonton



…Jean-Roger Caussimon, second couteau du cinéma français…
Mais, mais,… il était avant tout un grand auteur, interprète et compositeur de chansons (pour Léo Ferré d’abord, puis lui-même ensuite)…
Il existe un très bon documentaire joint à une sortie CD rétrospective, documentaire réalisé par son fils très réussi…