Héros à vendre (William A. Wellman)
Par Anthony Plu • 10 fév 2012 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurDe la Première Guerre Mondiale à la Grande crise de 1929, le parcours de deux hommes dans l’Amérique en pleine mutation.

Le début des années 30 est la période la plus prolifique pour William Wellman avec une productivité impressionnante de près d’une vingtaine de films entre 1931 et 1933. Cette période appelée pré-code (avant que Hays n’impose aux studios une charte morale très stricte) lui permet d’aborder des thèmes délicats ou polémiques avec un arrière-fond social très marqué : vagabonds, enfants maltraités, criminels, adultère, drogue… Cette liberté dans le traitement des histoires s’est accompagnée d’une folle inspiration créatrice, comme si cette frénésie de tournages stimulait son imagination sans que les contraintes techniques ne lui fassent peur.
Ces quelques années sont ainsi pour lui l’occasion d’expérimenter autant avec le son que l’image avec une caméra extrêmement mobile (l’impressionnant mouvement de grue circulaire ouvrant The Hatchet Man ou les nombreux travellings suivant les déambulations de Barbara Stanwyck dans Night Nurse). Des figures de style pas toujours justifiées mais qui permettent au cinéaste de peaufiner et d’établir son approche de la mise en scène.
Parmi les réalisations de cette époque, l’une des plus remarquable et des plus personnelle est sans conteste ce Heroes for Sale tourné la même années qu’un autre de ses fleurons Wild Boys of the Road, traitant également des sans-abris avec un regard sans concession sur ses personnages et l’Amérique. Comme la majeure partie des films pré-code, celui-ci ne dépasse pas les 75 minutes. Pourtant Wellman parvient à raconter et aborder plus de thèmes que bien des films contemporains en 2h30.
Pour arriver à cette fugacité dans la narration, Wellman adopte un montage tout en ellipses, crée des accélérations et des sauts dans le temps assez osés mais qui ne nuisent jamais à la compréhension. Il suffit d’un seul plan pour que Wellman puisse décrire une psychologie (Richard Barthelmess doublement prisonnier de son travail et de sa dépendance à la morphine), un personnage (la logeuse qui regarde le couple s’enlacer depuis sa porte) ou une situation (un travelling sur deux façades de restaurants montrant l’étendue de la misère). Contrairement à d’autres films de cette période du cinéaste, Heroes for Sale n’a rien de démonstratif ou de gratuit. Les effets simples côtoient une vraie virtuosité. A l’inverse de Night Nurse et ses travellings systématisés sans raison, la caméra se déplace pour apporter du sens ou de l’émotion comme cette fiévreuse scène d’émeute où évolue Loretta Young. L’énergie et la longueur du plan décuple la violence de sa « chute ».
Car derrière cette technique, il y a toujours ce besoin d’honnêteté intellectuelle de la part de Wellman. Une fois de plus, le réalisme recherché a poussé le réalisateur à embaucher de vrais clochards et des vraies employées de blanchisserie. Et avant tout, il s’agit sans aucun doute du seul film de cette époque (et de celles à suivre) à posséder cette intégrité dans son traitement politique et social où l’on critique autant les communistes que les capitalistes. L’argent est clairement comparé à une addiction qui répond à celle de la morphine. Heroes for Sale semble être le seul à dépeindre un tableau aussi réaliste des États-Unis n’hésitant donc pas à braver un grand nombre de tabous : marxiste et communiste sont des termes régulièrement cités et il évoque pour l’unique fois du cinéma américain de cette époque une terrifiante brigade « anti-rouge » qui ne connaît que les représailles, la brutalité et les intimidations. Dans cet ordre d’idée, la conclusion est également très courageuse. Contrairement à Wild Boys of the Road dont la fin imposée par le studio paraît un peu ridicule, Heroes for Sale détourne le happy-end avec une ironie culottée.
Malgré donc quelques raccourcis dans sa critique politique via les seconds rôles, voilà une œuvre qui n’a pas beaucoup vieilli avec des thèmes toujours d’actualité. On songe à la lucidité des chansons de Bruce Springsteen notamment Born in the USA avec ce soldat marginalisé par la société bien-pensante et hypocrite qui refuse de comprendre ses traumatismes. Peut-on d’ailleurs trouver titre plus symbolique que « héros à vendre ».

Cette immense réussite de William Wellman est disponible dans un incontournable coffret américain : TCM Forbidden Hollywood Vol.3 entièrement consacré au cinéaste et qui comprend d’autres chefs-d’œuvres comme Wild Boys of the Road ou Other Men’s Woman. On y trouve de surcroit des sous-titres français et 2 documentaires.
De plus, le deuxième volume des Forbidden Hollywood possède deux films du cinéaste : Night Nurse et l’excellent Female dont la réalisation est attribuée à Curtiz alors qu’il n’a tourné qu’environ 20% du film (et uniquement des retakes pour remplacer un second rôle).
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Héros à vendre (Heroes for sale)
RÉALISATEUR : William A. WellmanANNÉE : 1933| PAYS : USA | GENRE : drame
