Les Forçats de la gloire (William A. Wellman)
Par Anthony Plu • 10 fév 2012 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurLors de la seconde guerre mondiale, un reporter qui ne connaît pas grand chose de la réalité des champs de bataille suit une troupe d’infanterie.

A plus d’un titre, Story of GI Joe, sorti en salle chez nous sous le titre Les Forçats de la gloire, est une aberration. Comment un film à ce point sobre et dédramatisé a-t-il pu voir le jour en 1945 alors que le conflit n’était pas encore terminé ? Comment une œuvre si réaliste et si pessimiste a-t-elle pu être produite au milieu d’une vague de titres patriotiques, belliqueux, baignant dans des clichés déconnectés de toute vérité ?
Cette aberration, nous la devons à l’homme qui fut (indirectement) à l’origine du projet : le reporter de guerre Ernie Pyle, qui couvrit les batailles sans sensationnalisme ni pathos. Il persuade William Wellman d’accepter la réalisation, lui qui fut un aviateur chevronné durant la première guerre mondiale.
Par respect pour Pyle et pour ces soldats, véritables chair à canon, Wellman décide de livrer le film le plus honnête possible. Pour cela, il s’inspire fortement du documentaire La Bataille de San Pietro qu’avait réalisé John Huston quelques mois auparavant, loin de toute propagande ou approche didactique (cf la série Why We Fight).
Le style direct, sec et sans artifice de William Wellman était donc tout indiqué pour retranscrire la vision du journaliste. Son approche est tellement épurée qu’elle tend au minimalisme. Le cinéaste refuse beaucoup de conventions et de stéréotypes habituels : aucun discours nationaliste, pas de musique entraînante ou d’acte héroïque, très peu de scènes de combats, etc… L’ensemble est à l’image du premier soldat tué de l’histoire : silencieux, elliptique, hors-champ pour une sentiment écrasant de fatalisme.
Ces parti-pris imprégneront la narration et s’amplifieront même par la suite. Ce ton, ce sens du détail réaliste et la vision renvoient fortement aux futurs films de guerre de Samuel Fuller (qui considérait que ce Story of GI Joe était le seul film authentique réalisé durant la seconde guerre mondiale). Chez les deux hommes, on retrouve le même propos : faire la guerre, c’est uniquement survivre.
Le reste n’a pas d’importance à commencer par toutes les valeurs américaines : les batailles se font dans des églises en ruine, un mariage est écourté à cause de bombardements, le soldat jeune marié est d’ailleurs trop fatigué pour profiter de sa nuit de noce, Noël n’a rien de très festif… Les honneurs et les récompensent n’ont aucun intérêt à l’image de cette scène où Pyle chiffonne le courrier annonçant qu’il vient de recevoir le prix Pulitzer.
Même le conflit semble irréel, tant il est déconnecté de toute logistique militaire. D’ailleurs à une scène près, l’ennemi sera toujours invisible et l’on ne sait jamais vraiment d’où viennent les balles. Toutes ces institutions, comme les repères moraux, sont constamment faussés. Il ne reste que les hommes, l’attente, les mauvaises conditions météorologiques et la mort. Rarement la guerre aura donné un tel sentiment de vacuité.
Wellman puise dans ce purgatoire un refus du spectaculaire qui n’a rien de frustrant. Si on trouve bien une (époustouflante) scène de combat dans une ville détruite, la majeure partie du film se déroule hors des champs de bataille, à l’instar du troisième acte dans des grottes boueuses.
Tous les événements ne sont jamais montrés, mais ils ne sont pas racontés non plus. A peine sont-ils évoqués indirectement par des détails : un nom qu’on raye d’une liste ou encore un silence évocateur au sujet du retour d’un compagnon.
Ce ton à la fois cru et évasif n’amenuise pourtant jamais l’émotion car Wellman reste focalisé sur les visages abattus, fatigués ou au bord de la folie. A ce titre, il faut noter la toute dernière séquence, inconcevable dans le cinéma hollywoodien, où l’on apprend la mort d’un des personnages principaux en voyant seulement son corps accroché sur le dos d’une mule. On se sait même pas s’il est mort dignement, héroïquement ou stupidement. Il est mort. C’est tout. Et passé la surprise, il ne reste une fois de plus que le silence et une résignation pudique.
Si Wellman épure son scénario, ses situations, sa mise en scène et sa direction d’acteurs, il ne tombe jamais dans la distanciation et la froideur. Il savait comme peu de cinéastes choisir des cadres esthétiques sans être artificiel. En ce sens, on pourrait le rapprocher d’un Ozu dont la mise en scène s’est débarrassée au cours des années de tout le superflu technique pour ne garder que le principal : les personnages et l’histoire¹.
« J’adorais la caméra mobile avant de finalement m’en dégouter. [...] En fait, ce que j’aimais le plus c’était la composition. J’avais l’habitude de choisir de merveilleux angles de prises de vue tarabiscotés, puis tout le monde a commencé à faire des angles bizarres – en filmant à travers le nombril des acteurs – alors j’ai abandonné cette idée. Progressivement, j’ai réalisé que la meilleure chose était de faire un film de la manière la plus simple qui soit ; si vous voulez du mouvement, ou quelque chose comme ça, il ne faut l’utiliser que lorsque cela a du sens pour l’action du film. J’ai suivi à la lettre cette théorie pour les derniers films que j’ai faits. »
William A Wellman – La Parade est passée (Kevin Brownlow)
Cela n’exclut pas la virtuosité car Story of GI Joe est un aussi un œuvre d’art par son sens de l’espace et du cadre, sa photographie audacieuse. Mais une œuvre d’art jamais figée.

Sorti dans la collection prestigieuse des Classics confidentiels de Wild Side, Story of GI Joe est enfin disponible en France après des éditions américaine et hong-kongaise sans sous-titres et non restaurées (encore que les tâches et points blancs donnaient plus de réalisme à la scène de guerre centrale – cela en était presque troublant). A noter que l’éditeur a repris le titre original du film et non pas son homologue français.
Comme les autres films de cette série, on trouve un passionnant livre de 80 pages qui est peut-être le plus réussi de la collection puisqu’il s’attarde longuement sur la figure d’Ernie Pyle dont les livres n’ont jamais été traduits en France. On y apprend aussi que Story of GI Joe était le film préféré de son réalisateur mais qu’il se refusait à le revoir : les G.I.s servant de figurants et Ernie Pyle lui-même n’avaient pas survécu aux batailles du Pacifique, peu avant la sortie du film.
Enfin et surtout le DVD a la bonne idée de proposer en bonus le documentaire The Battle of San Pietro de John Huston . Cette présence est d’autant plus cohérente que Wellman utilise, pas toujours très adroitement, plusieurs images pour l’assaut à la fin de film.
¹ Ce rapprochement est encore plus flagrant dans un western comme Au-delà du Missouri – même massacré au montage par les producteurs.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Story of GI Joe / Les Forçats de la gloire
RÉALISATEUR : William A. WellmanANNÉE : 1945| PAYS : USA | GENRE : guerre / drame
