Ulysse, souviens-toi ! (Guy Maddin)
Par Sylvain PERRET • 21 fév 2012 • Categorie: Films 1Kult • Contacter l'auteurUlysse Pick, un gangster égoïste, rentre chez lui. Amnésique, il plongera dans un monde cauchemardesque…

« Je ne fais pas partie d’une élite mais d’un territoire trop peu exploré à la portée de tous« . Cette citation du bordelais George Sound, en totale adéquation avec notre ligne éditoriale et notre vision de la cinéphilie, nous permet d’introduire parfaitement ce dernier film de Guy Maddin. Il est étonnant de constater que le réalisateur de The Saddest Music in the World et Des trous dans la tête, malgré une reconnaissance légitime, demeure plus connu que son œuvre. Trop rapidement rangé dans une case, sur laquelle est inscrite le mot « différent », il s’évertue depuis plusieurs années à nous offrir une vision unique et fascinante du cinéma.
Ce cinéma, il ne cesse de le tordre et de le redéfinir à chacune de ses nouvelle mises en scène, courtes ou longues, comme autant de réinventions uniques du septième art. Obsédé par la mémoire et le monde des rêves, il utilise et recycle des codes surannés du cinéma d’antan film après film, mais en ne sombrant jamais dans la répétition. Créant son propre langage, Guy Maddin nous offre des voyages expressionnistes, gothiques, absurdes, enivrants, dans la continuité des travaux de Luis Buñuel, Germaine Dulac, Sergueï Eisenstein, Maya Deren et Robert Wiene.
Ulysse souviens-toi, le dixième film du cinéaste, apparaît comme une rupture face à ses précédents travaux. Pour la première fois de sa carrière, la pellicule argentique cède la place à un matériel numérique. Si le résultat pourra choquer au premier abord, il s’accompagne assez logiquement d’un changement d’univers référentiel.
Guy Maddin s’inspire du cinéma américain des années 30 et 40, des films de gangster comme la Warner en signa entre quelques films noirs. A la fois autobiographique et mythologique, la narration se pose comme une sorte d’hybride de L’Odyssée d’Homère, de cinéma populaire à mi-chemin entre Carl Theodor Dreyer et Raoul Walsh, et de traumatismes familiaux (la perte du père). Pour ce faire, Maddin s’entoure de la désormais fidèle Isabella Rossellini (vue dans Des trous dans la tête ou encore The Saddest Music in the World), mais aussi de Udo Kier et de Jason Patric, assez remarquable dans son interprétation tutélaire et érotique, sur laquelle plane l’ombre de Lawrence Tierney du Dillinger de Max Nosseck.
Le montage est donc moins frénétique, mais que l’on ne s’y trompe pas : l’éblouissante folie est toujours présente. Très rapidement, les membres du gang sont pris au piège de cette maison, assiégés et devant faire face à leurs fantasmes et traumatismes. Chaque pièce se révèle être une épreuve donnant sur un monde délirant où se croisent les souvenirs d’une famille oubliée et déchirée. Grâce à une imagination qui mélange projections, jeux de lumières, de fumées et de fondus, l’univers surréaliste et ouaté prend vie devant nous en se refusant à toute analyse cartésienne traditionnelle. La grande force de chaque œuvre de Guy Maddin est de ne jamais sombrer dans le chaos indigeste. Pourtant, et c’est l’apanage des grands artistes, le maelström de délires, de ruptures de ton finit toujours par envouter, hypnotiser et aboutir à cet état si difficile à atteindre, celui du rêve éveillé. Sans jamais sombrer dans l’élitisme ou la prétention, le monde de Guy Maddin ne demande qu’à nous recevoir, mais il est prié de laisser ses a priori cartésiens à l’entrée.
Nous ne pouvons que vous conseiller ce pèlerinage unique et vaporeux, dont Ulysse souviens-toi !, avec sa narration plus accessible, constitue une entrée en douceur mais jamais dénuée d’intérêt et ne sombrant jamais dans le didactisme ou la suffisance.
La majeure partie de la filmographie de Guy Maddin est disponible en DVD chez ED Distribution, qui va sortir Ulysse, souviens-toi ! en salle le 22 février 2012. Comme un DVD devrait sortir, qui à n’en pas douter correspondrait aux standards de l’éditeur, n’hésitez pas à tenter l’expérience sur grand écran.
FICHE DU FILM
TITRE(S) : Ulysse souviens-toi (The Keyhole)
RÉALISATEUR : Guy MaddinANNÉE : 2011 | PAYS : Canada | GENRE : drame



Isabella Rossellini était déjà celèbre en Argentine(chez les cinéphiles) depuis le film culte « The funeral » d’Abel Ferrara.Quant au cinéaste de Winnipeg,nous l’avons découvert au Palais des Glaces à Buenos Aires.On attend avec impatience la sortie de « Keyhole » en amérique latine !