Goodbye Lina par Lucas Balbo

Par Lucas Balbo • 24 fév 2012 • Categorie: Dossiers, Focus, NewsContacter l'auteur

Née Rosa Maria Almirall en 1954, Lina Romay est arrivée au cinéma par accident… mais un heureux accident : sa rencontre avec Jess Franco. Invité par son photographe de plateau et complice Ramon Ardid, Jess a assisté à une pièce de théâtre où elle jouait. Charmé par la prestance de Lina, Jess la convainc de participer à l’un de ses prochains films, Relax baby. Nous sommes en 1972, Jess est en plein boum créatif, il tourne dos à dos ou simultanément plusieurs projets, certains pour son propre compte (Manacoa Films) et la plupart pour Robert De Nesle qui en boucle la post-production à sa façon.

Relax baby sera malheureusement inachevé et dort probablement sur les étagères d’un laboratoire cinématographique espagnol. Qu’à cela ne tienne ! Une complicité s’installe entre Lina, Jess et Ramon, trio infernal qui enchaîne film sur film. Malgré un deuxième projet inachevé, El Misterio del castillo rojo, Lina persévère ; et c’est vraiment avec Plaisir à trois que Jess révèle son talent.

Lina Romay // Photo

Dans cette fable moderne, habitée par l’esprit du Marquis De Sade, Lina est l’esclave sexuelle d’un couple diabolique. Ne s’exprimant que par geignements, elle est à la fois soumise, et irradiante de sensualité. Par bonheur, De Nesle ne massacrera pas le montage final du film, ce qui ne sera pas le cas pour La Comtesse perverse, caviardée d’inserts « humoristiques » et érotiques sous le titre ringardissime Les Croqueuses. Victime une fois de plus de la majestueuse Alice Arno, Lina y promène ses jolis tétons sous le soleil des Baléares.

Dans les deux ans qui suivent, la carrière de Lina s’étoffe avec Le Miroir obscene, deux Maciste, et une vraie maîtrise de l’art de la comédie avec deux films très réussis : Célestine, bonne à tout faire (visible sur le câble récemment) et Lorna L’Exorciste (sorti en DVD chez Mondo Macabro). Les situations personnelles changent aussi. Jess entame son divorce avec Nicole Guettard, sa première femme également scripte sur plusierus de ses premiers films.

Les Possédées du diable // Affiche

Parallèlement, Franco retrouve ses complices des années 60, Marius Lesoeur et son fils Daniel pour quelques productions Eurociné. Dans ces nouvelles productions, Lina se taille la part du lion. Elle est La Fille au sexe brillant, le premier film de science-friction, et aussi la strip-teaseuse la plus hypnotique et bandante du cinéma espagnol avec Des Frissons sur la peau (ressorti sous le titre mensonger Tendre et perverse Emmanuelle).

A partir de 1975, la loi du X bouleverse la donne. En quelques mois, l’érotisme débridé des films de Jess devient obsolète, et le marché passe au hardcore. De Nesle, incapable de suivre les nouvelles donnes du cinéma d’exploitation, massacre les films de Jess en les caviardant de scènes hardcore tournées par des tâcherons ou par lui-même.

Pour Lina, le plus beau reste à venir, avec une série de films produits par le Suisse Erwin C. Dietrich. Le résultat donne des films entièrement sous l’influence amoureuse de Jess pour Lina : huit films dont Das Bilsnis der Doriana Gray (1976), où l’intimité la plus profonde de Lina est magnifiée en plein écran.

C’est probablement après les films tournés pour Dietrich que Lina quittera définitivement Ramon Ardid. Acculé, Jess se met au film pornographiques hardcore avec des films auto-produits et quelques panouilles pour Robert De Nesle, dont Cocktail spécial et Elles font tout avec Lina. Puis, encouragés par les changements apportés par la mort du Général Franco en Espagne, Jess et Lina reviennent en Espagne pour de nouvelles aventures.

Elles seront riches et abondantes (les productions Golden Films) et pourraient prendre ici quelques pages. Pour Lina, c’est l’éclosion d’un autre talent : le montage et la réalisation. La complicité avec Jess bat son plein, Lina pouvant pratiquement finir les phrases commencées par Jess. En pleine osmose, armée de tout son bon sens pratique et son expérience, Lina passe derrière la caméra. Bien sûr, Jess n’est jamais bien loin; mais les créations « Candy Coster » (Lina avec une perruque blonde) et les films signés « Lulu Laverne » rappelle indéniablement l’espièglerie de la belle catalane. Elle réalise aussi deux courts-métrages documentaires (inédits hors de l’Espagne à ce jour).

Lina Romay // Photo

A la fin des années 90, le binôme Jess et Lina redécouvre le cinéma avec la vidéo digitale et reprend un rythme de production infernal, où la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. C’est aussi le temps de la reconnaissance avec de nombreux ouvrages et projections en cinémathèques. En 2008, peu après s’être mariés officiellement, Jess et Lina sont honorés par une rétrospective à la Cinémathèque Française. Toujours bon pied bon œil, Lina nous a alors régalés d’anecdotes avec son accent catalan et sa gouaille de titi parisien.

C’est vraiment ce mélange de simplicité, de franchise et de fantaisie qui faisait son charme. Nous ne savions pas alors que sa coupe de cheveux courts et grisonnants devaient être les séquelles d’une chimiothérapie. Apparemment rattrapée par le crabe, Lina s’est éteinte en silence juste après la Saint Valentin 2012. Toutes mes pensées vont au cœur résistant de Jess

Lucas BALBO (© Février 2012)

Lucas Balbo, cinéphile professionnel, a participé à l’ouvrage Obsessions – The films of Jess Franco désormais épuisé. Vous pouvez retrouver un autre de ses textes sur la restauration de Lorna l’exorciste ici.

Lina Romay // Photo

Lina Romay // Photo

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