Paradis Perdu (Abel Gance)

Par Anthony Plu • 14 mar 2012 • Categorie: Films 1KultContacter l'auteur

Au début des années 1910, Pierre, un peintre atypique, tombe amoureux de Janine, coursière dans une petite maison de couture. Janine devenue sa muse et son modèle, Pierre conçoit pour elle des robes qui rencontrent un vif succès. L’entrée en guerre contre l’Allemagne vient briser leur idylle.

Paradis perdu // Affiche

Ça pourrait presque être une lapalissade : la filmographie parlante d’Abel Gance fait bien pâle figure comparée à celle muette qui a révolutionné le septième art. Ce n’est pourtant pas que le cinéaste n’a pas su s’adapter au cinéma sonore mais que son ambition s’accordait moins aux contraintes techniques du parlant et à la frilosité des producteurs effrayés par ses dépassements de budget (d’autant que son premier film parlant La Fin du monde fut un échec cuisant). Cela dit, son style romanesque directement hérité de Victor Hugo fonctionnait mieux dans le lyrisme du cinéma muet que celui du parlant.

Au sein de cette deuxième partie de sa filmographie forcément décevante et à l’inspiration sinusoïdale, on trouve quelques films réellement dignes d’intérêt même s’ils demeurent parfois inégaux comme Le Grand amour de Beethoven, ou encore ce Paradis perdu.

Ce dernier est, au moins durant presque une heure, un sublime mélodrame qui se place dans la directe lignée des réussites poétiques de Frank Borzage. On retrouve dans Paradis Perdu, en un mode mineur tout de même, cet état de grâce de la vision du couple, cette sublimation de l’amour, cette façon de suspendre le temps et de faire abstraction du monde extérieur pour définir une sorte de rêve dans lequel s’exprime la passion des deux amants.

Leur passion est clairement hors norme : elle va au-delà de la morale, du bon sens, des traditions, de l’hypocrisie sociale, des modes et des courants, de la bassesse, de l’inculture, de la médiocrité et des préjugés. Pierre et Janine sont tellement purs et sincères dans leurs sentiments que le mensonge et les arrangements n’ont plus aucunement leur place ici. Ils révolutionnent littéralement une société guindée et coincée dans des codes rigides. Leur amour tend au contraire à se débarrasser des ornements superflus. Pierre épure au maximum les vêtements et met en avant la féminité sans la moindre vulgarité tout en l’aidant à s’épanouir.

Il n’est donc pas surprenant que la mise en scène d’Abel Gance aille dans ce sens. Elle est tout autant débarrassée de l’inutile et du démonstratif. Très peu d’effets de style (si ce n’est une vision kaléidoscopique lors d’une valse imaginée), une narration se resserrant uniquement sur le couple et des mouvements de caméra simples. Le style privilégie les plans rapprochés qui isolent le couple de toute influence extérieure. Un traitement tant visuel que sonore puisque dès que les amants sont en société, les plans se font plus larges, remplis de figurants dont les cris rendent l’atmosphère stridente et agressive. La magie qui unit Pierre et Janine est immédiatement brisée.

Cette réalité qui vient régulièrement les rappeler à l’ordre trouve sa forme absolue dans l’arrivée de la première guerre mondiale. L’appel à la mobilisation donne lieu à une très belle scène où les plans s’élargissent doucement au fur et à mesure que le son des cloches se fait de plus en plus fort. La rupture dans l’équilibre amoureux est même symboliquement représenté à l’image par un faux raccord qui brise l’espace et le regard pour introduire les villageois, enthousiastes à l’annonce de ce conflit. Seul notre couple semble être conscient de la gravité que cela implique puisque la guerre sera aussi douloureuse sur le front que pour les femmes restées à l’arrière et participant à l’effort de guerre.

Paradis perdu étant un mélodrame, on se doute que la mort viendra frapper l’un des deux amoureux. Elle le fera dans une séquence tragique où celui qui survit est métaphoriquement en présence du fantôme de l’autre. Ce passage touchant est en plus l’occasion de prouver que Gance ne manquait pas d’idées dans l’utilisation du son, des bruitages et de la musique, comme on a pu un peu trop rapidement l’affirmer.

Il est donc regrettable que le reste du film ira decrescendo dans sa qualité. Si le quart d’heure qui suit est encore émouvant, le dernier tiers qui se déroule vingt ans après est vraiment décevant. Gance abandonne la haute couture pour de grosses ficelles dignes de mauvais romans de gare avec des situations grotesques, des enjeux idiots et même un style visuel (décors, costumes) qui côtoie le mauvais goût, plus proche de Cecil B. DeMille que de l’auteur de History is Made at Night et de Mortal Storm.

Paradis perdu // Photo

Ironiquement la beauté de la première partie n’en apparaît que davantage comme un rêve troublant et déconnecté du réel. Rien que pour ces 45 premières minutes, Paradis perdu est une œuvre à redécouvrir. Elle n’est pas la plus brillante, virtuose, novatrice ou sophistiquée de Gance mais c’est l’une des plus poignantes et l’une des plus fraîches. La simplicité apparente  de la mise en scène fait tout son charme d’autant que la narration est un modèle d’intelligence et d’efficacité qui ne s’écarte jamais de son couple (au point d’éliminer les scènes de bataille par exemple). Quant aux deux acteurs principaux, Fernand Gravey et Micheline Presle, ils campent leurs personnages avec une justesse et un naturel qui rendent immédiatement vivant l’amour qu’ils se portent.

Et puis on peut se demander si au travers de Pierre, Abel Gance ne se projette pas lui-même, lui qui fut un artiste incompris, toujours en quête d’indépendance, d’intransigeance, qui refusa les compromis, les normes et effraya les esprits par sa nouveauté et son originalité. Un homme qui embrassa d’un regard inédit une industrie pour en faire un art.

Ce film rare, diffusé récemment sur Ciné+ Classic et inédit en DVD, sera diffusé sur grand écran au Forum des images le mardi 20 mars 2012 à 14h30 dans le cadre de Nos collections sur grand écran. Il est également disponible en Salle des collections.

FICHE DU FILM

TITRE(S) : Paradis Perdu
RÉALISATEUR : Abel Gance

ANNÉE : 1940 | PAYS : France | GENRE : Mélodrame

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Un commentaire seulement ! »

  1. Bon commentaire, bien qu’un brin excessif en ce qui concerne la seconde partie du film. Il ne faut pas résister à tout prix. Laissez-vous aller, entrez dans la peau des personnages. Vous ne dites pas un mot de l’exquise chanson du film, ce qui est dommage.

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